Banique

Marie-Andrée Gill

Il n’existe pas de recette pour la banique.

Marie-Andrée Gill

Marie-Andrée Gill est Pekuakamishkueu. Autrice, poète et animatrice de balados décolonisants (Laissez‑nous raconter : l’histoire crochie et Les mots de Joséphine), elle enseigne également la littérature autochtone à l’université. Elle a terminé un mémoire de maîtrise portant sur la décolonisation par l’écriture de l’intime.

En plus d’avoir participé à de nombreux collectifs, elle a publié trois recueils de poésie chez La Peuplade : Béante, Frayer et Chauffer le dehors. Son travail et sa posture artistique lui ont valu le titre d’artiste de l’année au SaguenayLac‑Saint‑Jean en 2020.

Il n’existe pas de recette pour la banique. J’ai toujours trouvé que ce fait était à notre image : rien ne se laisse saisir facilement dans les cultures des Premières Nations. Il faut prendre le temps, observer, apprendre avec la patience du regard, du long terme. La banique a plusieurs noms pour les Innus : la galette ou innu‑pakueshikan, qui signifie simplement « pain innu ».

Là, on est dans la toundra, dans le Nord-du-Québec. C’est l’automne et le lichen se déploie dans toutes ses couleurs. On est une belle gang, une dizaine de personnes bien installées dans des tentes prospecteur. Pour la plupart, on vient se ressourcer, mais aussi se réapproprier notre culture. On a souvent besoin d’être dans le territoire pour la vivre pleinement; la faire revivre aussi. Le colonialisme a fait sa sale job sur nos cœurs et nos corps, et maintenant on doit s’affirmer haut et fort dans nos valeurs et nos pratiques si on veut perpétuer qui on est et protéger notre culture et le territoire.

L’autre jour, pour aider à la cuisine, je m’étais proposée pour faire le fameux pain traditionnel. Je l’ai fait comme d’habitude, sauf que je devais nourrir tout notre groupe d’une dizaine de personnes, donc ça changeait les quantités. Je ne sais pas où je me suis trompée dans mes proportions, mais ma banique s’est brisée en deux dans le poêlon quand je l’ai retournée, et le centre n’a jamais cuit. Tout le monde autour de la tablée a ri de moi et du résultat complètement déchiré, seulement bon à en faire des croutons pour une salade. Je savais que j’allais me faire niaiser pour le reste de la semaine à cause de mon échec, mais c’était un prétexte pour rire encore et encore, et c’est bien comme ça. De mon côté aussi, je me suis moquée des personnes qui faisaient des erreurs dans des choses insignifiantes les jours d’après. C’est un peu ça, l’humour innu : on se titille pour des détails, on rit de tout et surtout de nous-mêmes. Et puisque tout est prétexte à rire, on rit tout le temps. Malgré tout ça, j’ai quand même demandé en douce à Valérie, ma cousine, de me montrer sa façon de faire la pâte la prochaine fois qu’elle allait en faire une, puisque celle qu’elle avait faite était merveilleuse : moelleuse en dedans et croustillante à l’extérieur; je l’ai avalée avec une beurrée de beurre dessus, trempée dans la soupe au cœur de caribou.

* * *

Je finis d’attacher mes bottes et je m’emmitoufle dans ma doudoune. Dehors, le vent de septembre est tellement fort qu’il fait brasser la tente et on entend les cliquetis d’une tempête sur la toile. Avant de sortir, je m’approche du petit poêle en tôle. Les rafales de vent font siffler la petite cheminée. Je m’agenouille, mets une buche, ferme la clé du poêle et réfléchis. Je me demande pourquoi je ne réussis pas encore à obtenir un beau et bon résultat pour ma banique : une cuisson uniforme, un bon goût comme quand ce sont les kukums, les grands-mères, qui en font. Peut-être que quelque chose m’échappe.

Je sors et marche sans presse. Le vent a décidé de se calmer tout d’un coup, et le soleil, de façon inattendue, vient de réapparaitre après le passage de la grêle. Ici, les éléments aiment beaucoup jouer entre eux. Ils dessinent justement un arc-en-ciel en haut de nos tentes. Je le regarde de tout mon corps. Il illumine le monde d’une façon surréelle. D’autres personnes sont sorties de leurs tentes pour l’admirer aussi. Je fais comme les autres et je finis par sortir mon appareil et prendre une photo. Je le remets dans ma poche, me dirige vers la cuisine et soulève la toile. Juste avant que mes lunettes s’embuent, j’ai le temps de voir que Valérie et Éloise sont en train d’éplucher des carottes.

— C’est-tu le temps que je fasse innu‑pakueshikan? je demande.

— Oui, mais juste si tu ne la manques pas cette fois-là, dit Éloise en riant.

— Tu vas voir que je vais l’avoir! Il est où, le gros bol?

Éloise me pointe avec son couteau un coin de la tente. À côté des ustensiles, un beau saumon attend qu’on fasse de lui un tartare.

J’ai oublié de leur dire quelque chose d’important :

— Hey, en passant il y a un arc-en-ciel en haut de la rivière dehors, allez voir!

Les filles disent « Oh! » et sortent rapidement. Je les entends s’émerveiller par leur exclamation première, et après, par leur silence contemplatif.

Je prends un cul-de-poule, j’y mets les ingrédients. Valérie entre, se lave les mains et les plonge dans mon mélange de farine, de poudre à pâte, de sel et d’eau. Je la regarde et l’écoute :

— Je la brasse toujours avec mes mains, comme ça. J’enlève un à un les morceaux de farine sèche, je les défais toutes, les petites boules qui se forment.

— C’est juste ça, le truc magique?

— Ben oui!

Pour sa simplicité, la banique, on l’aime beaucoup. Elle est aussi très bourrative et satisfaisante, et surtout délectable. Mais c’est un peu une relation d’amour-haine. Quand la farine est apparue dans l’alimentation des chasseurs-cueilleurs, ça a contribué à sédentariser les nomades, qui n’avaient plus à suivre autant les troupeaux de caribous, puisqu’ils avaient du pain pour les aider à combler leur faim. Je partage ma réflexion avec Valérie, et elle va dans le même sens :

— Ça prend du temps au corps pour s’adapter à des nouveaux aliments. Tout ça nous a amené beaucoup de problèmes de santé parce qu’aussi, on n’a plus le même mode de vie qu’avant, on bouge moins.

Pendant que ça cuit sur le poêle au propane, je regarde les photos de l’arc-en-ciel que j’ai prises tantôt. C’est beau, mais c’est rien comparativement à quand je l’ai vu en vrai. Sur la photo, il manque de vivant, de présence, de gouttelettes et d’humidité dans mes narines, de reflets du soleil en même temps qui me plissent les yeux. C’est un peu la même chose pour la banique, que je me dis. Il faut être là, être présent aux détails, à la beauté simple de partager un moment, pleinement. Sinon, ça devient un simple pain à la levure chimique. Je ne peux pas dire c’est quoi, mais la banique a un petit quelque chose. Une sorte d’aura rassembleuse.

Andréa Champagne : banique
Illustration : Andréa Champagne, étudiante au baccalauréat en Arts visuels de l'Université Laval
 

— Tu trouves-tu, toi, Éloise, que ça a quelque chose de spécial, de la faire et de la manger, un genre de rituel?

Elle prend la poudre à pâte dans ses mains et dit, avec le ton de quelqu’un qui fait une publicité :

— Ça doit être parce qu’on utilise MAGIC BAKING POWDER. Avec elle, votre banique est magique!

On part toutes à rire.

Je tourne la galette de l’autre côté pour qu’elle cuise comme il faut. Elle est parfaitement dorée. Dehors, la grêle a recommencé, si on se fie aux tics-tics-tics sur la toile et au vent qui est parti en peur.

Je souris à mes amies qui découpent le saumon.

Je ne pourrais pas être mieux qu’en ce moment, dans ce que la toundra m’offre.

 

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