Bidous! Bidous!

Robert Lepage

Mes parents avaient lhabitude demployer le mot bidou...

Robert Lepage

Artiste multidisciplinaire, Robert Lepage est à la fois acteur, réalisateur, auteur dramatique et metteur en scène. Saluées par la critique internationale, ses œuvres, originales, contemporaines et insolites, transcendent les frontières et bouleversent les standards en matière d’écriture scénique, notamment par l’utilisation des nouvelles technologies.

Parmi ses œuvres les plus marquantes, mentionnons, au théâtre, Les Sept Branches de la rivière Ota et La Trilogie des dragons; ses solos La Face cachée de la Lune et 887; à l’opéra, La Damnation de Faust et le cycle Der Ring des Nibelungen de Wagner; ses œuvres multimédias Le Moulin à images et La bibliothèque, la nuit; les spectacles The Secret World Tour et The Growing Up Tour de Peter Gabriel; et, avec le Cirque du Soleil, KÀ et TOTEM.

D’aussi loin que je me souvienne, mes parents avaient l’habitude d’employer le mot bidou pour désigner l’argent que nous n’avions pas, une fortune importante que nous aurions à débourser si nous décidions un jour de nous offrir un peu de luxe, du genre : « On pourrait en acheter un neuf, mais ça risque de nous coûter bien des bidous », ou encore : « On aimerait bien passer l’été en Floride, mais malheureusement, on n’a pas les bidous pour ça. »

À l’époque, cette expression était également le nom de l’un des personnages principaux du célèbre téléroman de Claude‑Henri Grignon, Les belles histoires des pays d’en haut, diffusé les lundis soir à la télévision de Radio‑Canada. Personnifié par le comédien Yvon Leroux, Bidou Laloge était le plus mal aimé des personnages de ce téléroman en raison de sa malhonnêteté, de son alcoolisme et de son arrogance. Il était reconnu pour être menteur, paresseux et manipulateur, en plus d’avoir la mauvaise habitude de gaspiller tout son argent en jouant aux cartes. Il était le fils unique du père Laloge, qui avait offert à contrecœur sa fille, la belle Donalda, en mariage à l’avaricieux Séraphin, comme remboursement d’une dette.

Toutes familles canadiennes-françaises qui se respectaient se faisaient un devoir de regarder religieusement les frasques de Séraphin Poudrier, maire du village de Sainte‑Adèle, qui contrôlait d’une main de fer la petite communauté en mettant en œuvre son hypocrisie et sa richesse. Bidou avait donc toutes les raisons de détester son beau‑frère, qui était l’incarnation même de l’avarice, s’enfermant secrètement dans sa grange pour admirer son or enfoui dans la paille et compter d’épaisses liasses de billets de banque. Pour Séraphin, le mot bidou évoquait paradoxalement deux choses : son argent, pour lequel il entretenait un culte presque religieux, et le nom de son ennemi juré.

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Illustration : Rosalie Bouchard, étudiante au baccalauréat en Design graphique de l’Université Laval
 

Mais répété deux fois, le mot bidou prend à mes oreilles des allures de gros lots ou de cagnotte chanceuse.

Quand j’étais tout jeune, il nous arrivait, à ma famille et moi, de profiter des vacances d’été pour aller à Ottawa rendre visite à ma tante Lucille et mon oncle Léo. J’adorais passer mes journées entières en compagnie de mes cousins et cousines, qui m’intégraient avec plaisir à leurs jeux. À la fin de la journée, nous rentrions à la maison, épuisés par nos diverses excursions et, après un copieux souper, les adultes n’avaient pas besoin de nous prier bien longtemps d’aller rejoindre nos lits avant neuf heures du soir.

C’est alors que ma tante sortait le jeu de cartes et que le monde des grands s’attablait autour du tapis de feutre vert, qui empêchait les cartes de déraper dans toutes les directions sur la mélamine de la table de cuisine. À l’époque, absolument tout le monde fumait la cigarette. Un immense nuage de fumée engouffrait donc la petite salle à manger en quelques minutes. Les gros bols de croustilles et de craquelins, disposés aux quatre coins de la table, se vidaient et se remplissaient en un temps record, mais l’alcool, lui, était consommé avec modération, non pas par tempérance, mais parce que chez ma tante, une partie de poker impliquait toujours de l’argent en jeu.

Afin que les bruits incongrus et les éclats de rire ne réveillent pas les plus petits, mon oncle prenait soin de fermer les portes vitrées de la salle à manger, dont le mince entrebâillement ne laissait passer qu’une rumeur sourde de commentaires incompréhensibles et de marmonnements qui sonnaient tantôt comme des encouragements, tantôt comme des jurons. De façon récurrente, à la fin d’un tour, la voix stridente de ma tante s’élevait au‑dessus de cette masse sonore de conversations étouffées pour hurler : « Bidous! bidous! » Cela voulait dire qu’elle venait encore une fois de remporter la mise avec une straight, une royal flush ou une simple paire d’as avec laquelle elle avait réussi à déjouer les autres joueurs, en bluffant une main pleine. Ce cri d’exaltation totale, qui semblait lui venir du très fond des tripes, était souvent suivi d’un rire hystérique et incontrôlable que mon oncle tentait d’arrêter en lui mettant une main sur la bouche.

Des années, des lustres et des décennies plus tard, après que les cousins et cousines eurent tous quitté le giron familial et que mon oncle se fut éteint dans son sommeil à la suite d’une longue maladie, ma tante s’est retrouvée toute seule dans un foyer pour personnes âgées, à se bercer devant les intrigues insignifiantes de la petite télévision accrochée au mur de sa chambrette.

Sachant qu’il ne lui restait que quelques bonnes années de santé et de lucidité, je décidai, à la fois par amour et par compassion, de lui offrir pour son anniversaire un séjour d’une semaine en ma compagnie au célèbre Caesars Palace, situé en plein cœur de la fameuse Strip de Las Vegas.

Dès notre arrivée à la réception de l’hôtel, impossible d’échapper au son cacophonique de clochettes de toutes sortes qui émanent en boucle des machines à sous et qui finissent par former un seul mantra en do majeur, qui eut immédiatement pour effet d’envoûter ma tante. Alors que j’étais occupé à nous inscrire à la réception et à récupérer les clés de nos chambres, ma tante se dirigea avec une dégaine de zombie vers la salle de jeux de l’immense casino, qui s’étalait à perte de vue. Ces lieux de perdition sont conçus pour que le joueur compulsif ne voie jamais la lumière du jour, lui donnant ainsi l’illusion que le temps est suspendu. Un système d’aération spécialisé envoie des ions négatifs qui, contrairement aux ions positifs, améliorent l’humeur, le tonus et la concentration. À peine avais‑je eu le dos tourné qu’elle s’était volatilisée.

Quand je constatai sa disparition, je fus pris de panique et j’abandonnai nos valises au valet de service pour me mettre en quête de retrouver ma tante Lucille. Après avoir interrogé quelques demoiselles qui sortaient des toilettes, je me résignai à l’idée qu’elle s’était fort probablement enfoncée dans cet immense labyrinthe de machines à sous, de roulettes et de tables de black jack, où aucun fil d’Ariane ne permet de retrouver la sortie et d’où peut surgir à tout moment un Minotaure prêt à dévorer les économies d’une vie entière.

Chercher une veuve de l’âge d’or dans un casino est pire que d’essayer de trouver une aiguille dans une botte de foin. En plus de la foule de parieurs et de croupiers, je dus me faufiler à travers une armée de serveuses aux décolletés impudiques qui déambulent à toute heure de la journée pour servir des drinks gratuits à volonté, à condition évidemment d’être récompensées par de généreux pourboires.

Après plus d’une heure de recherche exhaustive, je décidai de me rendre au comptoir du concierge afin d’alerter la sécurité… Quand tout à coup, à ma gauche, j’entendis un hurlement qui m’était plus que familier : « Bidous! bidous! » Assise confortablement à une des tables de poker et prise d’un rire incontrôlable, ma tante empilait l’avalanche de jetons qu’elle venait de remporter, au grand dam des kingpins et des « requins » attablés autour du tapis vert et qui commençaient sérieusement à s’impatienter. Je la laissai un temps savourer sa victoire et, après qu’elle eut épuisé ce qu’il lui restait de souffle et d’énergie, je me glissai doucement derrière elle pour lui mettre une main non pas sur la bouche, mais sur une épaule, afin de la ramener gentiment à la réalité.

Comme mes parents et mon oncle avant elle, ma tante n’a malheureusement pas survécu assez longtemps pour participer au nouveau millénaire. Mais l’été, il m’arrive parfois de penser à eux, la nuit, en regardant les nébuleuses de la voûte étoilée, où scintillent les points rouges du bout de leurs cigarettes, alors qu’ils font monter la mise dans les constellations du Cœur, du Pique, du Carreau et du Trèfle.

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