Casse-croûte (des histoires douteuses)

Nicholas Dawson

« Casse-croûte : il y a des mots comme ça, dont le sens exact m’apparaît ambigu. »

Nicholas Dawson

Né au Chili, Nicholas Dawson est l’auteur de La déposition des chemins (2010), Animitas (2017), Désormais, ma demeure (2020) et Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (avec Karine Rosso, 2021). Directeur du collectif de création Self-care (2021), il a également codirigé l'ouvrage Se faire éclaté·e. Expériences marginales et écritures de soi (avec Karianne Trudeau-Beaunoyer et Pierre-Luc Landry, 2021). Rédacteur en chef de la revue Mœbius, il dirige la collection « Poèmes » aux éditions Triptyque.

Casse-croûte : il y a des mots comme ça, dont le sens exact m’apparaît ambigu. Des mots simples, courants, dont je comprends cependant la signification générale, dont je connais la catégorie grammaticale et dont je peux même faire usage adéquatement, parce que j’ai appris le français avec tant d’acharnement que j’en contourne aisément les problèmes. Ces mots, je ne les nomme qu’en cas de force majeure, si j’en ai absolument besoin, si un détour ou une périphrase ne font pas l’affaire.

Rarement, je dis casse-croûte, que ce soit dans son sens le plus français – casser la croûte, comme dans prendre une collation – ou dans un sens plus québécois – une cantine-comptoir au bord d’une route. Si j’ai à le nommer, en cas de force majeure, je dis cela : une cantine en bord de route.

Personne ne s’imagine que je ne connais pas le mot que désigne cette définition, par cette formulation trop longue. Personne ne pense cantine en bord de route avec un comptoir ou pas? tu veux dire un casse-croûte? pourquoi tu te compliques la vie? cantine en bord de route, c’est trop long, trop vague, on dit casse-croûte! non mais tu parles français ou pas? t’es Québécois ou pas? t’es né où déjà? ta langue maternelle, ça paraît que c’est pas le français! comment on dit casse-croûte chez toi?

Cantine en bord de route : pour certain·e·s, j’ai même l’air intelligent, un peu bourgeois, parce que je ne dis pas resto, je dis cantine; je ne dis pas su’l bord du ch’min, je dis en bord de route; les autres n’y voient que du feu, ne pigent pas qu’avec ce détour, je déjoue ma propre ignorance, parce qu’en réalité, non, je ne savais pas exactement ce qu’était un casse-croûte, jusqu’à très récemment, jusqu’au moment où j’ai commencé à écrire ce texte, à propos de ce mot-là, que je n’utilisais que rarement, sans doute jamais, parce que j’avais le pressentiment, le feeling comme on dit, que je n’en connaissais pas le sens exact, que c’était quelque chose comme un restaurant qui sert de la nourriture rapide – on dit américaine, on dit aussi canadienne – et bon marché, mais j’avais oublié le lieu dans lequel se trouve ce restaurant, cette cantine avec son long comptoir, j’oubliais le en bord de route, et c’est pourquoi, pourvu de mon feeling et de ce doute, j’ai toujours évité de l’utiliser, je disais alors cantine en bord de route sans savoir que ce mot qui me donnait un mauvais feeling désignait exactement ça, une cantine en bord de route.

Pourquoi ce mauvais feeling, pourquoi autant de détours inutiles qui, d’ailleurs, ne sont pas étrangers à la honte? Parce que, voilà, le français n’est pas ma langue maternelle. Et je ne suis pas sûr de savoir comment on dit casse-croûte « chez moi ».

Parce que je n’ai commencé à faire de vrais road trips que lorsque mes parents ont accédé progressivement, difficilement, à la mobilité sociale, plusieurs années après que j’ai eu appris le français.

Parce que, pendant nos road trips familiaux – dans certains parcs de la grande région de Montréal, dans les Laurentides, puis vers l’Ontario et les États-Unis –, on ne s’arrêtait pas aux casse-croûtes, on allait plutôt dans un sucucho ou una picada; le premier désigne un commerce ordinaire, de bas niveau, et le second, un petit restaurant sans flaflas qui sert de la nourriture maison à bas prix. Aucun de ces mots chiliens ne désigne à la fois le type de nourriture, l’endroit où se trouve le restaurant et son mobilier. J’ai demandé à mon père de traduire le mot; il m’a répondu que le concept même de casse-croûte n’existe pas au Chili. Là-bas, les restaurants au bord de la route sont en réalité des maisons précaires où les gens vivent, des personnes plutôt pauvres qui s’aventurent elles-mêmes au milieu des autoroutes, munies de sacs et de boîtes remplis d’empanadas, de pâtisseries, de sandwichs ou de sucreries qu’elles ont cuisinés et qu’elles vendent à même les voitures, les autobus et les camions, du petit matin à la tombée de la nuit. Nous n’en rencontrions aucune, de ces personnes, pendant nos road trips au Québec, en Ontario ou aux États-Unis, on voyait la plupart du temps des petits restaurants de cuisine rapide, alors on les appelait un peu n’importe comment, avec des mots en espagnol dont mes parents s’étaient servis, jadis, dans le pays qu’ils ont quitté, pour désigner des restaurants destinés aux personnes pauvres, peu importe leur emplacement, avec ou sans comptoir.

Illustration d'un casse-croûte effectuée par Romain Lasser
Illustration : Romain Lasser

Parce qu’avant nos road trips, c’était en marchant qu’on allait casser la croûte; on marchait en famille, de notre appartement montréalais sur Sainte-Catherine Est jusqu’au restaurant à déjeuner La Québécoise, sur Ontario. Depuis l’enfance j’ai toujours cru que c’était ça, un casse-croûte : une cantine, un restaurant à déjeuner où on servait des mets américains (ou canadiens, ou québécois). Là où on nous demandait comment les œufs pain blanc pain brun pain ménage. Là où ma sœur et moi avons vite appris à décoder ces questions et à deviner les choix de réponse – tournés, miroir, brouillés, jaunes crevés – pour pouvoir venir en aide à nos parents qui cherchaient de leurs yeux grands ouverts à comprendre ce que, dios mío, tout cela signifiait. Depuis mes six ou sept ans jusqu’à ce que je considère écrire ce texte, j’ai cru qu’un casse-croûte, c’était ça : là où j’ai appris à dire deux œufs bacon tournés pain brun. Là où, ensemble, nous avons appris que ma mère préférait ses œufs avec les jaunes crevés. Là où j’ai aussi appris que deux œufs avec les jaunes crevés était pour ma mère une commande anxiogène, que la succession des sons eux, œ, au, e et é était une vraie torture; elle s’est souvent rabattue sur le gruau, pas moins compliqué à dire pour une hispanophone, mais moins long que deux œufs avec les jaunes crevés. Là où, tandis que nous savourions nos deux œufs bacon pain brun, nous nous appropriions tranquillement, à une vitesse variable et inégale, les mots québécois entendus à même un milieu socioéconomique auquel nous appartenions sans en porter les couleurs, sans en parler la langue.

Parce que nous avons accédé plus tard à une mobilité sociale plus importante qui nous a permis de troquer les road trips pour une maison en banlieue, tout près de Chez Ti‑Guy La Patate, sur Grande‑Allée, cette énorme avenue à six voies séparées par un terre-plein, elle-même séparant Brossard et Saint-Hubert. Les extraordinaires néons affichaient le visage d’un homme – Ti‑Guy, j’imagine –, un hot-dog et des frites dans un sac en papier, puis le nom du resto suivi du mot casse-croûte. Il est vrai que Ti‑Guy La Patate se trouvait au bord d’une avenue qui peut-être jadis était une route de campagne au milieu d’un champ, je ne sais pas, je n’ai pas vérifié. Bien qu’il ait assouvi nos désirs de poutine quand mes parents consentaient à nous en payer une vraie (et non pas à en concocter une de fortune avec des frites congelées, du fromage mozzarella et de la sauce à hot chicken en conserve), Ti‑Guy La Patate a sa part de responsabilité dans ma confusion à propos de ce mot, casse-croûte, parce qu’il était effectivement une cantine-comptoir au bord d’une rue, mais comme le sont tous les autres restaurants de la même rue, de toutes les rues du monde, comme La Québécoise sur Ontario.

Parce que ce mot me rappelle aussi le Québec Drive‑in sur le chemin de Chambly, autre resto du genre qui, par contre, avait un menu plus élaboré – pâtes, pizzas, clubs sandwichs, hamburgers, gyros, sous-marins, soupes et salades grecques. C’était énorme et tout le temps vide, et le café était dégueulasse, mais j’y allais régulièrement avec mon amie Gabrielle qui vivait tout près, sur le chemin de la 5, l’autobus qui passait de Brossard à Saint-Hubert, qui traversait la Grande‑Allée, cette frontière symbolique entre les deux villes rivales; c’est là qu’on prenait nos cafés de fin de soirée, dans ce casse-croûte qui est en réalité un déli, un diner, un vrai restaurant trop grand de banlieue pauvre où on accompagne les repas d’un petit pain emballé dans un plastique transparent. C’est là que Gabrielle et moi arrivions à nous inventer des vies de bourgeois·e·s malgré la pauvreté du lieu, notre pauvreté d’étudiant·e·s, la précarité financière de nos parents, qui avaient tant sacrifié pour vivre en banlieue. C’est là qu’on partageait tout : nos pièces de monnaie pour nous payer de quoi rêver, nos consommations ridicules, nos projets d’avenir, notre désir de devenir écrivain·e·s, notre amitié. Mais surtout les mots, ceux qu’on utilisait correctement, ceux qu’on utilisait à tort.

Québec Drive-In, Chez Ti‑Guy La Patate, La Québécoise. Ces trois endroits ne sont pas des casse-croûtes. Ces lieux, je les retire de leurs bords de routes et les place côte à côte, prudemment, comme on construit des phrases dans une langue apprise. Des histoires douteuses, peut-être. Pauvres et plurielles.