El panache à Gamache

David Goudreault

personne ne savait briller comme lui, capter toute l’attention, pareil aux énormes panaches d’orignaux

David Goudreault

Poète, romancier et chroniqueur, David Goudreault est aussi travailleur social. Il a publié trois recueils de poèmes aux Écrits des Forges et quatre romans aux Éditions Stanké, dont le plus récent, Ta mort à moi, a été sélectionné comme finaliste au prix littéraire France-Québec en 2020.

Depuis près de dix ans, il anime des ateliers de création dans les centres de détention et les écoles du Québec, de la France et de la Tunisie. Directeur artistique de la Grande nuit de la poésie de Saint-Venant-de-Paquette, il a reçu de nombreuses distinctions, dont la médaille de l’Assemblée nationale et le prix Clémence‑Desrochers.

Gamache, personne ne savait briller comme lui, capter toute l’attention, pareil aux énormes panaches d’orignaux qui accueillent les habitués, à l’entrée des restos-bars Archibald ou dans les chalets dignes de ce nom.

El Panache va bientôt mourir. Malgré ses millions, il aura levé les feutres avant la prochaine saison de chasse. Terrassé par le cancer au crépuscule de la soixantaine, François Gamache n’aura jamais guéri de l’automne de ses huit ans, moment où il est devenu El Panache.

Le père de son meilleur ami, le gros Poisson, fut le premier à lui planter un couteau dans le cœur, devant tous les enfants du village. Au retour de son voyage de chasse, fier comme un paon du sanguinolent panache d’orignal sur le capot de son F‑150, il avait chuchoté à l’oreille de son compagnon de chasse, en pouffant de rire : « R’garde le p’tit gars avec le chandail des Canadiens; avec des oreilles décollées d’même, y ferait un maudit beau panache! »

Deux ou trois garçons l’ont entendu et se sont immédiatement amusés à répéter « Gamache le panache! Le panache à Gamache! » À leur défense, il faut préciser que personne au village n’a jamais eu les oreilles aussi volumineuses et décollées que Gamache.

Gamache n’avait pas su quoi répondre, et il s’était enfui. En sanglots, il avait raconté son humiliation à sa mère, qui peinait à refouler sa rage devant son fils aussi cruellement ridiculisé. Plutôt que d’écouter son cœur et d’aller arracher la tête du bonhomme Poisson, frappée par un éclair de génie, elle avait pris le taureau par les cornes et s’était munie du Petit Robert. « Viens, François, on va voir ce qui est écrit pour le mot panache : Faisceau de plumes flottantes, qui servait à orner une coiffure, un dais, un casque. C’est quoi ça, un dais? » Pas un mot sur les orignaux. Ils avaient poursuivi leur lecture : « Au figuré : Brio, allure spectaculaire. Avoir du panache, avoir fière allure. » Cette seconde définition permit à la mère de consoler son fils : « Tu vois, c’est vraiment bien d’avoir du panache, y a seulement les plus forts, les meilleurs qui en ont, du panache! » Il restait quand même les orignaux…

Comme l’Internet n’existait pas encore, même dans les fantasmes les plus fous des savants les plus fous, une recherche plus poussée dans la vieille Encyclopédie Grolier les informa que les caribous et les chevreuils trimbalaient aussi un panache, s’agissant en fait selon les experts de « bois caducs des cervidés, formant une imposante structure ramifiée ». Un furtif regard à ses oreilles dans le miroir de la salle de bain confirma la sentence déjà prononcée par ses camarades de jeux : il méritait son surnom de El Panache.

panache : Arielle Galarneau
Illustration : Arielle Galarneau
 

Dès ce jour, le surnom lui colla à la peau, le fit souffrir à un point que personne ne pouvait deviner. Rien à faire pour contrer les moqueries, sinon s’accrocher à sa bouée de secours : rêver éveillé que El Panache serait plus qu’une paire d’oreilles démesurées, un panache. D’ailleurs, pour des raisons aussi financières que médicales, une otoplastie, ou chirurgie correctrice des oreilles décollées, s’avérait exclue. L’Assurance maladie n’existait pas encore. El Panache il était, El Panache il resterait, mais avec plus de panache que quiconque.

Sans méchanceté, par habitude, et comme ça ne semblait pas vraiment le déranger, tout le monde continua à l’appeler El Panache, sans se soucier de la peine causée. Les années passèrent, et chaque fois qu’il entendait son surnom, François se réfugiait dans ses fantasmes de panache et se visualisait selon son modèle du moment : Ringo Star, le Beatles triste aux oreilles décollées, Jean Béliveau le champion timide, ou même Lucien Rivard, le brillant bandit en cavale. Ils en avaient, eux, du panache. Même le prince Charles, grâce à son élégance vestimentaire, figurait dans sa galerie de modèles.

Cette quête de prestige, de panache, tourna à l’obsession; non seulement il voulait devenir riche, reconnu et admiré, mais il ambitionnait de devenir le plus riche, le plus reconnu et le plus admiré.

Très rapidement, il se hissa au premier rang de sa classe, position qu’il occupa, sans difficulté, tout le temps de ses études. Comme les sports d’équipe ne l’intéressaient guère et qu’il n’avait pas de temps à perdre, il se mit à suivre des cours de judo et devint la plus jeune ceinture noire de la région.

Plus que de savoir se défendre en cas d’attaque, cet art martial lui apprit un principe qu’il appliquerait toute sa vie : utiliser à son profit la force de l’adversaire.

Malgré ce surnom, qui à la longue ne signifiait plus grand-chose pour personne, l’avenir de François s’annonçait prometteur, jusqu’à ce matin d’octobre, à l’aube de ses quinze ans. En ouvrant son pupitre ce matin‑là, il découvrit une coupure de journal avec la mention « Tu devrais t’inscrire! » tracée au stylo‑feutre en diagonale du texte.

L’article traitait des multiples concours de panaches d’orignaux en cours dans plusieurs régions du Québec. On y mentionnait les prix à gagner pour ces trophées qui se retrouveraient bientôt accrochés sur des murs, et aussi des critères précis pour se qualifier : envergue du panache, nombre de pointes normales et anormales sur les deux palmures, circonférence des merrains à l’endroit le plus petit, et plus encore.

Cet affront soudain déclencha une crise d’adolescence fulgurante chez François, qui jusqu’alors avait démontré un sang‑froid inébranlable. Dès le lendemain, il revint à l’école arborant une coupe mohawk qui mettait encore plus en valeur la perpendicularité de ses oreilles, sur son crâne dégarni. Pendant plusieurs semaines, il tenta de se faire appeler L’Apache au lieu de El Panache. Peine perdue, à mesure que les moqueries s’estompaient et que ses cheveux repoussaient, El Panache résonna de plus en plus fort.

Peu après, François connut son épiphanie grâce à une photo dans un magazine qui traînait chez le dentiste : un mannequin à l’allure incontestablement virile affichait une respectable paire d’oreilles, dont l’une était ornée d’un anneau. Wow, quel panache!

Il devint alors le premier gars de la polyvalente avec une oreille percée. Une nouvelle mode venait de naître. Un faux diamant remplaça rapidement l’anneau et, durant les récréations et à la pause du dîner, El Panache se mit à percer les oreilles de ses camarades. Ce service était gratuit, à l’achat d’un anneau ou d’une boucle d’oreille, que François achetait en paires et à bas prix chez un bijoutier du village voisin. Vendus à l’unité pour le triple du prix, ces bijoux permirent à François d’être un des premiers propriétaires de scooter de l’école.

Peu de temps après, séduit par l’argent si facilement gagné grâce à ses talents d’innovateur et de vendeur né, François résolut de faire carrière dans le commerce de bijoux. Son diplôme du secondaire en poche, pressé malgré ses seize ans, il réussit à se faire engager comme apprenti chez son fournisseur, le vieux bijoutier trop heureux de partager ses décennies d’expérience.

Comme François apprenait vite et ne comptait jamais ses heures, il devint rapidement le bras droit du vieux bijoutier, un genre de fils adoptif pour remplacer les enfants qu’il n’avait jamais eus. Au moment de prendre sa retraite, il offrit à François, qui avait alors 21 ans, de reprendre le commerce à son compte et lui consentit de telles conditions que François accepta sur-le-champ.

Avec une facilité déconcertante et un talent indéniable, il se mit à concevoir toutes sortes de bijoux : bagues, colliers, boucles d’oreilles, etc. À l’image d’une des plus prestigieuses orfèvreries au monde, Cartier de Paris et sa légendaire panthère, il chercha un symbole emblématique pour son entreprise, dont le nom s’imposa d’un coup : El Panache. Chaque collection proposait un symbole animalier différent : l’orignal pour les hommes; le caribou pour les femmes, car ce sont habituellement les femelles qui portent un panache durant l’hiver. 

Conçus au Québec mais fabriqués en Chine, les bijoux de El Panache connurent un succès immédiat. De modeste bijoutier de région, François devint une gloire de l’orfèvrerie provinciale, nationale et, très vite, internationale.

La petite bijouterie était maintenant devenue le plus important atelier de création au Canada. Et François, de loin le plus riche, le plus important employeur du village, maintenant devenu une petite ville, grâce à l’étalement urbain.

Au volant de sa Jaguar, une de ses voitures préférées parmi celles de sa collection, il repensait à tout le chemin parcouru depuis sa première rencontre avec un panache. Aujourd’hui, la statuette chromée du jaguar, située à l’avant du capot, avait détrôné la tête d’orignal encore poisseuse de sang.

Il sourit en pensant à ses dernières volontés. Célibataire et sans descendance, il avait choisi de léguer son entreprise et ses millions à ses plus proches employés. À une seule condition : après sa mort toute prochaine, il ne devait ni se faire enterrer ni se faire incinérer, mais être empaillé, puis exposé à la maison mère, parmi les diamants éternels de la collection Panache!

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