Épinette

Monique Durand

On l’appelait Épinette, ou simplement Épi.

Monique Durand

Monique Durand est née à Montréal. Elle est écrivaine, journaliste, réalisatrice, conférencière et globe-trotter.

Elle a publié un recueil de nouvelles, Eaux, en 1999, et un roman, La Femme du peintre, en 2003, tous deux parus aux éditions du Serpent à Plumes à Paris. Elle a aussi fait paraître en 2012 un livre de récits, Carnets du Nord, publié par le Groupe de recherche sur l’écriture nord‑côtière, à Sept‑Îles. Plus récemment, elle a publié un roman, Le petit caillou de la mémoire, chez Mémoire d’encrier au Québec (2016) et aux Éditions de l’Aube en France (2017), encensé par la critique, puis un recueil de récits, Saint‑Laurent mon amour, publié par Mémoire d’encrier en 2017, qui a connu un succès de librairie au Québec.

Formée en droit et en sciences politiques à Montréal et à Paris, Monique Durand a été journaliste et réalisatrice à Radio‑Canada de 1982 à 2004. Elle s’est distinguée en produisant une série de documentaires radiophoniques intitulée Les femmes et la guerre, diffusée dans toute la Francophonie en 2000 et 2001.

Elle œuvre aujourd’hui comme journaliste indépendante, sillonnant la planète pour écrire des articles principalement destinés au quotidien montréalais Le Devoir. En 2014, le Conseil supérieur de la langue française du Québec lui a décerné le prix Jules‑Fournier, pour l’ensemble de son œuvre dans la presse écrite. Monique Durand a présenté des conférences portant, notamment, sur la littérature québécoise, la condition des femmes dans le monde et la nordicité, à New York, Vancouver, Québec, Oslo, Copenhague, Paris, Aix‑en‑Provence, Versailles, Reykjavik, Port‑au‑Prince et Saint‑Pétersbourg.

On l’appelait Épinette, ou simplement Épi. Élancée, bien droite, des bras trop courts pour son corps effilé, une crinière buissonnante au sommet, pareille à la tête touffue du conifère. « Épinette le chicot », disaient les mauvaises langues. Mais elle, Épi, se trouvait belle. « Épinette la garçonne », la raillait‑on. Si courir, grimper, pêcher, c’était faire garçon, alors, oui, elle était garçonne.

Sa mère l’appelait son Épi d’or. « Ma petite huile essentielle », ajoutait parfois Anne en riant, l’encourageant à suivre sa route, celle que le destin tracerait pour elle.

– Ta route te mènera loin.

– Jusqu’où?

– Jusqu’à toi, mon Épi d’or.

Épinette vivait aux confins de deux déserts; l’un de mer et l’autre d’arbres. Des jours elle était d’eau, d’autres, de cônes et de ramures. On la retrouvait souvent juchée sur une branche de bouleau jaune, les yeux dans les nuages ou dans les étoiles. On aurait dit qu’elle n’avait jamais assez de ciel pour éprouver la terre.

Elle reconnaissait le sens du vent en humectant son doigt entre ses lèvres. La petite surface contre laquelle frappait l’élément lui indiquait sa direction. Épi savait distinguer une épinette d’un sapin en agitant une aiguille entre le pouce et l’index. Si l’aiguille roulait aisément, alors il s’agissait de la première, tandis qu’une aiguille plate était la marque du second. La jeune fille savait aussi faire la différence entre une épinette noire, presque cylindrique, et une épinette blanche, plus évasée, à l’écorce plus lisse.

Épi aurait bien voulu pouvoir se percher comme les corneilles là‑haut, au bout du tronc des longs résineux, sur le rameau le plus élevé et le plus délicat. Et peut-être apercevoir la mer. « Mais comment peuvent-elles tenir sur trois ou quatre aiguilles, les corneilles? », se demandait-elle. Elle était trop grande, trop lourde pour le conifère étroit et ballottant sous la brise.

Les fragrances de résine, surtout après la pluie ou quand il faisait chaud, l’étourdissaient, chaudes et sucrées comme une tarte aux p’tits fruits en train de cuire dans la cuisine d’Anne. Enivrante épice du Nord qui faisait surgir toute la forêt sans même qu’elle ait à la voir.

L’adolescente était née au nord du monde, dans une contrée sans fin où les jours étaient comme des matins et les têtes d’épinettes ondoyaient sous le vent comme des champs de blé mûr. La forêt était sa mappemonde, avec lacs et rivières pour méridiens et parallèles. Et la mer, une veste immense dont elle se vêtait, boutonnée d’îles, avec des barachois pour manches et les vagues pour ourlet.

Son heure préférée était la toute bleue. Quand le feu du jour vient de s’éteindre et que reste dans l’horizon l’incandescence bleu-mauve. Sa mère l’appelait « l’heure divine ».

– C’est celle d’où les humains s’élèvent, mon Épi d’or.

– S’élèvent vers quoi?

– Vers quelque chose de plus grand qu’eux.

Elle avait deux rêves, aussi farfelus l’un que l’autre. Devenir guide de pêche. On ne connaissait aucune fille qui faisait ça. Une fille guide de pêche? Aussi invraisemblable qu’une belle traînant un gars accroché à ses flancs sur sa moto. Impensable. Surtout, elle rêvait de peindre. Artiste peintre? Perdue dans pareils déserts d’arbres et de mer? « On peut toujours rêver », se moquait l’entourage. « Laisse-les braire », faisait Anne.

La Héronne. C’est ainsi qu’elle avait baptisé son refuge, une cavité entre quatre fûts d’épinettes qui s’enlaçaient au‑dessus de sa cache. Si les mots héron, héronneau et héronnière existaient bel et bien, Épi s’étonnait que celui de héronne, la femelle, n’apparaisse pas dans le vocabulaire aviaire. Pour cette raison, elle l’adopta. C’étaient, à ses yeux, les plus beaux oiseaux de la création, longs cous, becs comme des lances, avec d’interminables pattes pareilles aux siennes. « Des vraies cannes à pêche! » Les grands échassiers, familiers des eaux douces et salées où ils trouvaient leur nourriture, nichaient dans les arbres et venaient tournoyer au‑dessus de la cabane d’Épinette.

Dans La Héronne, elle s’était construit un petit banc légèrement surélevé, fait de branches disposées à claire-voie. S’y trouvaient quelques hameçons, accrochés à une branche, et deux boîtes en fer‑blanc, l’une remplie de biscuits pour les fringales, l’autre dans laquelle Épinette avait enfoui son trésor : un calepin à dessin et un fusain offerts par Anne. Fusain? Le mot proche de fusée la faisait rire, et s’envoler en songe.

Assise au milieu des arbres, son calepin à dessin sur les genoux, Épi fermait les yeux pour se concentrer, comme une gymnaste visualise sa figure avant de l’exécuter. Elle sentait le gros cœur de ce pan de pays pulser sous son poids, expérimentant jusque dans ses fibres la puissance sans pareille de lieux près desquels s’effectuait un double partage des eaux. Le sang bleu était poussé vers les quatre points cardinaux, baie d’Ungava et golfe du Saint‑Laurent, au nord et au sud, baie d’Hudson et océan Atlantique, à l’ouest et à l’est. Elle était là, minuscule, au centre d’un continent de rivières géantes et de résineux qui se rapetissaient et se raréfiaient plus on montait au nord, devenant une forêt sans arbres faite d’éponges vertes et de colonies d’algues, appelées mousses et lichens. La jeune fille inspirait, expirait, s’imprégnait jusqu’à voir des étoiles de la force magnétique des charges liquides et boisées qui innervaient cette contrée démesurée.

Enfin, elle était prête. « Allez, petite fusée, entraîne ma main! » D’un premier jet, elle esquissait une silhouette longiligne, puis deux, puis trois épinettes graciles dans un ciel nu. Elle dessinait sa forêt, l’épurant, la raffinant, retravaillant parfois avec son doigt le charbon friable du fusain juste tracé sur le papier, épaississant ou bien adoucissant le trait. La lumière l’intéressait autant, sinon davantage que les résineux qu’elle s’échinait à coucher dans son calepin. À ses yeux, les ramures étaient avant tout les faire-valoir de la lumière. Un peu comme les vents étaient les faire-valoir de la mer.

À l’heure bleue, la jeune fille s’acharnait à saisir la poudre d’or qui jaillissait d’entre les troncs à contre-jour, quand se profile l’ossature noire des épinettes dans le flamboiement des couleurs. Épi ne cherchait pas à reproduire son trécarré de conifères sur le papier ni à traduire la réalité, intraduisible, pensait-elle. Elle cherchait la touche de la grâce.

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Illustration : Andréa Champagne, étudiante au baccalauréat en Arts visuels de l’Université Laval
 

Toute sa vie, Épi traîna avec elle ses songes d’artiste peintre soudés à cette aire nordique où la lumière du jour, le bleu de la nuit et l’eau des rivières flambent plus intensément qu’ailleurs. Toute sa vie, elle s’attacha à peindre l’énigme de la forêt boréale qui l’avait vue naître et la lumière qui filtrait au travers de la canopée. Elle avait abandonné à d’autres femmes l’exploit de devenir guide de pêche.

Une exposition en solo, intitulée Forêts intérieures, voyagea un peu partout dans galeries et musées de la planète, lui conférant de nombreuses distinctions et la reconnaissance de ses pairs. L’événement la consacra virtuose du fusain. À l’étranger, on disait d’elle qu’elle avait fait ses beaux-arts in situ, dans le ventre des forêts septentrionales d’Amérique, en un coin de terre méconnu, la fosse du Labrador.

Sa belle crinière buissonnante s’était marbrée, devenue plus sel que poivre. Et ses chairs, autrefois athlétiques, s’affaissaient, pareilles aux branches tombantes des épinettes avec l’âge. Mais l’artiste poursuivait sa route tambour battant, peignant et dessinant sans relâche, remettant cent fois sur le métier, s’approchant sans cesse de cette lumière que fiévreusement elle cherchait à déposer sur ses toiles, la même que celle qui la brûlait de l’intérieur.

Amours, désamours, forêts de connivence et de chair, déserts de distance et de froid, des joies, des peines, des victoires, des défaites, elle avait vécu tout ce que la vie donne à vivre. Elle était toujours restée l’Épi d’or de sa mère. Au début de sa carrière, Anne l’avait accompagnée dans des tournées d’artiste. Mère et fille avaient partagé l’apéritif et l’heure bleue devant le fleuve Saint-Laurent, le lac Léman, la mer Méditerranée, ou dans la forêt de Manicouagan, celle de Brocéliande ou la Forêt-Noire. Puis vint un temps où Anne ne fut plus capable de voyager. « Mes jambes ne me portent plus, mon Épi d’or. »

Un soir de mai, Épi enterra sa mère sous la lune qui se levait dans un ciel couleur d’émeraude. Même après tant d’années, elle retrouva son refuge presque les yeux fermés. Son petit banc à claire-voie avait été avalé par la terre, comme le serait Anne. Mais les quatre épinettes enlacées qui le surmontaient étaient toujours les mêmes avec, accrochés à leur écorce rugueuse, deux vieux hameçons rouillés.

Après y avoir planté un mince morceau de fusain, elle enfouit les cendres au creux de La Héronne. Elle en garda une toute petite poignée qu’elle pulvérisa dans l’air. Épi se dissipa en même temps que sa mère dans l’heure bleue.

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