Le fonne, c’est plate

Kevin Lambert

Au Saguenay et au Lac-Saint-Jean, on prononce fonne avec une diphtongue

Kevin Lambert

Kevin Lambert, originaire de Chicoutimi, a écrit deux romans (Querelle de Roberval et Tu aimeras ce que tu as tué, publiés chez Héliotrope) et prépare une thèse.

Au Saguenay et au Lac-Saint-Jean, régions où j’ai grandi, on prononce le mot fonne avec une diphtongue : fouane, voire fogne. On l’a souvent dit, écrit, caricaturé, les accents y sont chantants, nasaux, ils sonnent comme des complaintes. Dans le fonne, on laisse entendre un fou, fou‑ane, une folie (comme dans « faire le fou, la folle » ou « lâcher son fou »; « être imprudent ou imprudente », « perdre le contrôle », « se défouler ») peut‑être nécessaire à la possibilité même d’avoir du fonne.

Bien que le mot soit attesté en français depuis 1865, j’ai le sentiment que, de mémoire récente, son usage est générationnel; mes grands-parents ne l’utilisent, ne l’utilisaient presque jamais. Je n’ai aucun souvenir de ma grand‑mère de quatre-vingt-seize ans, née au Vermont dans une famille d’exilés économiques revenue s’établir à Dolbeau après la mort de leur mère à la fin des années 1920, l’employant. À tout coup, dans un contexte où mes parents (nés dans les années 1960) diraient « eh que c’est le fonne », « c’est juste pour le fonne », elle opterait plutôt pour « c’est plaisant », « c’est pour le plaisir ». Le cours du mot plaisant est en chute libre depuis au moins mon enfance (je suis né dans les années 1990), où il nous servait surtout à nous moquer de nos profs (de l’âge de nos parents) ou à imiter le parler des vieux et des vieilles (de l’âge de ma grand-mère) en le prononçant en insistant sur les voyelles, à la saguenéenne : plèèzaaant. Pour qualifier les plaisirs, le mot fonne n’avait pas la même autorité, ne détenait pas pour les gens de mon âge la même largesse sémantique que pour nos parents. On utilisait le concept et plusieurs des locutions qui en découlent. On utilisait aussi le mot qui semble être son antonyme exact (plate). Sauf qu’on possédait un arsenal fourni de mots interdits dans nos copies de français, qu’on mettait sans se gêner dans nos NIC MSN pour nuancer le fonne comme le plate : c’est hot, cool, sick, hardcore, dess (mélioratifs); c’est gay, fif, trash, de la marde, begueuk, ortho (péjoratifs).

Le plus extraordinaire avec l’adjectif fonne, c’est la présence singulière du déterminant dans ses usages; si, en France, quelque chose ou quelqu’un peut être tout simplement « fun », au Québec, on dira de cette personne ou de cette chose qu’elle est « le fonne », comme si elle était tout le fonne, que la partie d’un tout impliquait automatiquement le reste, tout le reste, la notion abstraite (le fonne) au complet. On n’imaginerait pas un autre concept philosophique s’employant comme nom et comme adjectif être utilisé de la même manière : « Ce livre est la métaphysique! » Quelque chose de la puissance vernaculaire du fonne réside dans cette alternance nom/adjectif et dans le sous-entendu « intégral » de ses utilisations, « tu es le fonne », un peu comme si tu étais le fonne en personne, en entier.

Illustration : Annabelle Métayer
Illustration : Annabelle Métayer
 

De manière semblable, lorsqu’on l’utilise sans adjectif, on a « du fun », et pas « un fun », un peu comme on reprend du riz ou on se ressert du vin, choses qui s’accompagnent, elles aussi, d’un déterminant partitif parce qu’elles ne peuvent « pas se présenter en plusieurs entités distinctes », d’après Antidote. Cela donne au concept de fonne un caractère massif, large, lui insuffle le vertige de l’incalculable. Dalie Giroux, dans une analyse rocambolesque du mot marde en français québécois, diagnostique, d’après le malaise qu’il suscite auprès de la bourgeoisie médiatique qui lui préfère la merde, une « angoisse de l’indistinction[1] » qu’on peut appliquer au fonne : le fonne est flou, vague et volumineux, il se découpe et se mesure mal, puisque parler d’un aspect du fonne, c’est déjà parler du fonne dans sa généralité.

En relisant les différentes expressions formées par la sagesse orale francophone, « ces manières de parler qui n’ont pas le droit de cité, ces manières du quotidien, des lieux, de l’intimité avec les choses », comme l’écrit Giroux dans Parler en Amérique[2], je constate que malgré le caractère général que suppose nécessairement l’article de dictionnaire, plusieurs des formules n’ont de sens que dans un contexte d’énonciation précis, et portent des affects singuliers et situés : des scènes, des voix me reviennent en tête. Pour affiner la signification de certaines de ces expressions, je tire de mes souvenirs des scénarios mi‑réels, mi‑fictifs qui m’informent sur les affects dont le mot fonne a été chargé, entre 1992 et 2020, dans les « bas‑fonds communs de la Franco-Amérique[3] » que je connais; je n’utilise rien d’autre comme outil de recherche que ma mémoire, une mémoire située dans l’espace et dans le temps, dans un milieu social aussi, la très fourre‑tout classe moyenne régionale, celle qui descend de l’entreprise coloniale ayant mené au « développement » (comme le disent les chambres de commerce) du Nitassinan dérobé aux Innus pour être transformé en un dominion imaginé par quelques compagnies et autres exploiters réalisant leurs rêves en salariant (mal) une blanche main‑d’œuvre dont je descends en large partie[4].

Car le fonne cache autre chose.

Réjean Ducharme, dans L’hiver de force, signe un de ses plus célèbres aphorismes : « Le fonne c’est platte (la chair est triste et j’ai vu tous les films de Jerry Lewis)[5] ». Sa phrase nous enseigne une vérité sous‑jacente au fonne, ouvre le champ d’un « fonne » du déplaisir, de l’agression et de la violence que certaines locutions et expressions portent en mémoire. Ainsi, d’expérience, « quelqu’un de fonné » sert surtout à qualifier de manière agressive une personne qui nous dérange, un baveux ou une baveuse par exemple. « T’es fonné, toé » peut être le premier pas vers une grave séance de bourrassage. « Pour le fun », dans « redis donc ça pour le fonne », pourrait aussi être lancé dans cette altercation fictive. Ici, le fonne porte une menace diffuse, imprécise et violente, esquisse une claque sur la gueule.

« Mettre le fonne dans un party » est certainement moins grave, sauf qu’on met rarement le fonne sans « faire un fou de soi »; cela suppose de brasser la cage, de se ridiculiser ou de dépasser les limites, mais pas trop, au risque de « casser le fonne », si ça dérape. Chanter une chanson, raconter une blague, faire des patchs[6] la nuit dans les quartiers résidentiels ou envoyer des feux d’artifice même si l’indice d’incendie du camping est à « élevé » sont des actions qui peuvent mettre le fonne. « Se faire du fonne », suivant le même ordre d’idées, se fait presque toujours au détriment d’autrui (ou de la nature) : tirer du 12 sur des troncs d’arbres, brûler des fourmis avec un aérosol de produits inflammables, faire fumer des grenouilles, casser les lumières de Noël du voisin, faire exploser des bombes de lait et de chlore sur le rond‑point, on fait ça pour se faire du fonne. « C’était juste pour le fun » minimise la responsabilité ou l’importance d’une action blessante, voire dangereuse, d’un geste qui est allé trop loin. On sera « casseux ou casseuse de fun » si on refuse ou dénonce une situation. « Couper le fonne de quelqu’un » désigne souvent une intervention agressive (« m’a leur couper leur fonne assez raide, tu vas voir »), qui vise à rétablir le fonne de celui ou celle qui parle : notre fonne se fait toujours au péril du fonne des autres.

Quiconque a déjà mis le pied sur une application de rencontre gaie sait ce que « chercher du fun » veut dire. L’association entre sexualité minoritaire et « fonne » s’entend aussi dans l’expression « c’est son fonne », souvent prononcée de manière résignée, pour clore une conversation. L’expression manifeste une forme d’incompréhension, voire de mépris ou de dégoût; elle sert surtout à parler d’un « fonne » inhabituel, ou perçu comme extrême, anormal. Il couche avec des gars? « S’habille en femme » (comme on disait quand j’étais enfant)? « C’est son fonne. » Elle peut malgré tout voiler un appel indirect, timide à l’empathie, à l’ouverture, sans entrer dans la confrontation : « regarde, c’est son fonne », dans le sens de « on ne comprendra jamais, mais acceptons qu’il ou elle puisse prendre plaisir dans de telles situations, et changeons vite de sujet ».

Les scènes du fonne sont, dans mon dictionnaire mental, pleinement territoriales : bien souvent, notre fonne empiète sur celui du voisin. Je perçois dans le théâtre de voix mémorielles les indices de l’idéologie coloniale du voisinage, où le fonne des autres est toujours déjà une menace pour soi, pour le caractère privé que la découpe gouvernementale du pays suppose, mais actualise difficilement, en témoignent les clôtures autour des maisons des riches, toujours plus hautes. Je me ferai peut‑être un peu casseux de fonne en disant qu’au fond, comme nous, ils ne cherchent qu’à se faire un peu de fonne pour oublier que bien souvent, le fonne, le vrai fonne, c’est un peu plate.


[1] Dalie Giroux, Parler en Amérique : oralité, colonialisme, territoire, Montréal, Mémoire d’encrier, 2019, p. 109.

[2] Ibid., p. 9.

[3] Ibid., p. 27.

[4] Voir Alain Deneault, Bande de colons : une mauvaise conscience de classe, Montréal, Lux, 2020.

[5] Réjean Ducharme, L’hiver de force, Paris, Gallimard, 1973, p. 169.

[6] Des départs rapides en voiture, qui laissent des traces de pneus sur l’asphalte et font un bruit fort de crissement.

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