Les beignes

Marie-Ève Bourassa

Les jours précédant Noël, la cuisine de sa grand-mère sentait bon les beignes...

Marie-Ève Bourassa

Marie-Ève Bourassa est scénariste pour la télévision. Son livre Élixir (VLB éditeur, 2014) a été retenu comme finaliste pour le prix Marcel‑Couture. Pour Adieu, Mignonne, le premier tome de la série Red Light, elle a reçu le prix Arthur‑Ellis 2017 du meilleur roman policier canadien en français, ainsi que le prix Jacques‑Mayer 2016 de la Société du roman policier de Saint‑Pacôme. En 2021, elle publie un nouveau roman historico-policier, Tout écartillées, ainsi qu’un premier roman jeunesse, Parasites – La Guêpe, aux Éditions de la Bagnole.

Les jours précédant Noël, la cuisine de sa grand-mère sentait bon les beignes qu’elle préparait en trop grande quantité. Quand il sentait la pression monter, Éric s’y réfugiait mentalement, ces après-midi-là, où la pièce se transformait en champ de bataille; le comptoir couvert de farine, un no man’s land abrié par une neige fine et craquante. Ils n’étaient que deux à vivre dans le bungalow de la rue Sage, mais lorsque novembre se pointait avec les premiers froids, la mère de sa mère réchauffait la demeure en faisant de la nourriture pour un régiment, de préférence trop grasse et trop sucrée : pâtés au poulet, plum-puddings, sablés et pains d’épices. Et, bien entendu, les fameux beignes qui nécessitaient presque une journée entière de travail et qui, le soir venu, laissaient cette femme sans âge atterrée, endormie devant une émission quelconque, la bouche grande ouverte; un sommeil si profond que les petits-enfants se demandaient parfois si elle allait s’en éveiller un jour.

Quand il sentait la pression monter, Éric fermait ainsi les yeux et retournait s’imprégner de l’odeur de l’huile et de la pâte frite. Même au beau milieu du désert de l’Afghanistan, la nuit, alors que les températures chutaient cruellement et que brillaient dans le ciel les lumières des explosions au loin, Éric s’installait à la table de bois ronde devant un verre de lait chaud, se réconfortant de ce parfum incomparable. Et lorsque la terre tremblait au passage des chars d’assaut, Éric transformait les cris, les pleurs et toutes les lamentations en chant. Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai… Le souvenir de la voix râpeuse de sa grand-mère supplantait la violence des coups de feu; celui du sucre et du gras, l’odeur des cheveux brûlés.

C’était une opération finement planifiée : pas de place à l’improvisation, encore moins à l’erreur. La préparation de la pâte se faisait en avant-midi et mettait la cuisine sens dessus dessous. Son déserteur de grand-père trouvait toujours moyen de s’échapper, mais le reste des troupes, Éric et sa sœur, savait que la couardise ne plaisait guère à l’amiral de cet étrange escadron culinaire. Éric, étant le plus vieux, était de corvée de mesure : la farine, la poudre à pâte, le sucre… Sarah, la benjamine, s’occupait des œufs : une injustice, selon l’ainé, qui aurait préféré aux ingrédients secs ce plaisir coupable de craquer les coquilles en s’imaginant, chaque fois, qu’il s’agissait du crâne de son professeur de troisième année.

Face à l’horreur, la plupart de ses frères d’armes s’accrochaient au futur : quand cette satanée guerre sera terminée, une fois qu’on les aura renvoyés à la maison… Pour survivre, ils oubliaient le présent en idéalisant un hypothétique retour. Visiblement, avoir quelqu’un à aimer dans la vie d’avant aidait à ne pas sombrer dans la folie. Pour une raison qui lui échappait, Éric, lui, se réfugiait plutôt dans un passé qu’il avait, avec le temps, légèrement enjolivé, couvert de sucre à glacer.

Après avoir laissé dormir la mixture au frais, on sortait l’artillerie : rouleau à pâtisserie et emporte-pièce. L’heure était venue de torturer la pâte en l’étirant, l’écrasant à l’aide du gigantesque maillet de bois enfariné. Pas si docile, l’abaisse luttait en se collant aux mains et à l’outil, refusant de se plier. Ce n’est qu’à force de manipulation et de martèlement qu’elle finissait par s’assagir et rentrer dans les rangs, passant de son état de boule informe à ce grand rectangle qui occupait presque tout le comptoir. On pouvait alors plus facilement procéder à la découpe.

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Illustration : Xin Ting Zhou, étudiante au baccalauréat en Design graphique de l’Université Laval
 

Les premières semaines de la mission avaient été particulièrement éprouvantes pour Éric. Et ça ne s’était que gâté, par la suite. Il devinait qu’on ne voulait pas d’eux, sur ce territoire aride et, rapidement, avait conclu qu’ils n’avaient en effet rien à faire là. Dans les villages les plus reculés, les habitants ne comprenaient pas qui étaient ces hommes armés, et ce qu’ils venaient faire dans leur bout du monde, où il n’y avait rien, souvent même pas de quoi manger à sa faim.

« L’équilibre est fragile », professait sa grand-mère en coupant la pâte avec une précision chirurgicale, expliquant que l’huile devait être à une température de 170 degrés. « Sinon, l’huile pénètre dans la pâte. Et là, le beigne se désagrège. »

Éric se sentait un peu comme cette huile, justement, qui s’introduisait dans la pâtisserie et la ruinait. Dans ce pays qui s’effritait, après le passage de leurs troupes, il ne resterait que des miettes.

Éric revoyait la pâte se gonfler sitôt plongée dans la tourmente en produisant un cri semblable à la pétarade d’un AK‑47. Frétillante, elle se dorait tranquillement d’un côté, puis sa grand-mère la retournait prudemment à l’aide de sa longue cuillère de bois. L’huile s’acharnait sur ce corps étranger, bouillonnant comme la surface d’une eau infestée de piranhas. Ce spectacle émerveillait Éric, l’effrayait, même, lui qui ne pouvait s’empêcher de s’imaginer tremper sa main dans la marmite. S’accompagnant de son lot de dangers, la confection de beignes se révélait une entreprise aussi magique que risquée et, assez rapidement, il en était venu à la conclusion que c’était précisément le danger qui rendait la chose si fascinante. En vieillissant, Éric réalisa que c’était vrai avec à peu près tout. L’amour, par exemple, lui donnait parfois l’impression de marcher sur un fil mince, tendu au‑dessus d’un lac ardent. Le plus cuisant, le mieux. La menace, loin de le modérer, lui échauffait le sang – à 170 degrés.

Le soleil s’amusait à lui frire le cerveau. Après les premières semaines dans le froid et la pluie, les troupes avaient rejoint le sud du pays, là où les températures torrides cramèrent les derniers doutes que cultivait Éric à propos de l’existence d’un enfer. Sur cet ennemi qu’on devinait partout mais qu’on ne voyait jamais, on racontait des horreurs. Éric réalisa avec effroi que l’âge adulte n’immunise pas contre les monstres, au contraire : ceux qu’il s’imaginait à présent étaient bien plus terrifiants que tous ces bonhommes sept‑heures qui, selon ses parents, se nourrissaient des menus orteils d’enfants insomniaques.

À la toute fin, sa grand-mère plongeait les trous de beignes dans la marmite, lesquels se mettaient à s’agiter en se gonflant. C’était sa sœur qui, la première, avait prétendu que les retailles de pâtes ressemblaient justement à de petits orteils frits. Éric n’avait jamais réussi à se départir de cette image, qui l’amusait d’ailleurs, à l’époque; avant cet endroit. Avant que l’idée d’être lui-même un monstre bouffeur de doigts de pieds ne lui fût si désagréable.

Quand il sentait la pression monter, malgré le bruit tonitruant des hélicoptères et la stérilité du paysage, Éric se réfugiait dans la maison de sa grand-mère, plus précisément ces jours‑là, où elle faisait cuire des beignes pour une armée. Et quand le vent se levait et soulevait des volutes de sable qui lui fouettaient la peau, Éric fermait les yeux et s’empressait de mordre dans une pâtisserie brûlante… Alors, la voix éraillée de sa grand-mère couvrait les déflagrations. « Tu peux en prendre un. Mais juste un! » Elle lui adressait un clin d’œil et retournait à son labeur, au comble duquel elle aurait bourré plusieurs dizaines de sacs de beignes, des gâteries qui rempliraient un des trois congélateurs au sous‑sol, des bêtes grandes comme d’immenses cercueils. De la pâte, du sucre, du gras : de quoi endormir tous les chagrins, même les plus voraces.

Du gras, du sucre, de la pâte : c’est ce qu’Éric aurait voulu offrir à ces enfants de la guerre, eux qui suivaient le passage des troupes le regard vide, le ventre creux, l’espoir vain. Des visages barbouillés de terre et de poussière, comme si l’aridité de leur milieu se collait déjà à eux. Et passant devant ces gamins privés d’enfance, Éric imitait son grand-père et s’enfuyait dans ce recoin de sa tête. Là, il avalait un beigne encore chaud sur lequel il avait saupoudré deux fois plus de sucre à glacer que permis. Les doigts, les lèvres, jusqu’aux joues blanches, couverts de cette poudre fine et collante avec laquelle on façonne les rêves.

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