L'or des mots

Louis Hamelin

Un orignal, un beau buck, me regarde par‑dessous les lourdes ramures de ses bois.

Louis Hamelin

Auteur de quelques essais et de dix œuvres de fiction, Louis Hamelin détient un baccalauréat en biologie de l’environnement de l’Université McGill et une maîtrise en études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. La rage, son premier roman, lui a valu le Prix du Gouverneur général du Canada en 1990. Chroniqueur de littérature au Devoir depuis 1999, il a publié un recueil de nouvelles (Sauvages, 2006), un essai sur l’histoire et la fiction (Fabrications, 2014, prix de la revue Études françaises) et plusieurs romans. La constellation du lynx, publié en 2010, a remporté cinq prix littéraires, dont le Prix des libraires, le Prix des collégiens et le prix Ringuet, décerné par l’Académie des Lettres du Québec. Ses articles et textes de fiction ont paru dans de nombreux périodiques. Il a enseigné l’écriture narrative à l’Université d’Ottawa et à McGill, puis il a été professeur invité à l’UQAM. Il vient de traduire The Curve of Time de Muriel Wylie Blanchet (Les Étés de l’ourse, Boréal, 2020) et dirige la collection L’œil américain aux éditions du Boréal. Son dernier roman, Les crépuscules de la Yellowstone, a paru au début de l’été 2020.

Sur l’écran de mon MacBook, un orignal, un beau buck, me regarde par‑dessous les lourdes ramures de ses bois. Comment expliquer les sentiments mêlés, la fascination teintée de mélancolie, que cette vision majestueuse fait naître en moi? Il faut remonter à un certain mois de septembre.

Les liaisons internationales venaient d’être rétablies après la grande pandémie de 2020‑2022. Mon premier voyage m’a mené en France, où m’attendaient, à la Préfecture de police de Paris, quelques documents d’archives récemment déclassifiés. Je parvins à échapper à mes obligations professionnelles assez longtemps pour accomplir le pèlerinage dont je rêvais depuis un moment, le long du boulevard Saint-Germain jusque devant l’immeuble sous les combles, duquel j’avais occupé, à trente ans, l’inévitable chambre de bonne, quelque part entre le Café de Cluny et les Deux Magots. Préfecture était alors, pour moi, un de ces mots qui, comme échauguette et contrescarpe, existent seulement entre les pages des livres.

J’avais maintenant le double de l’âge de ce naïf aspirant à la carrière des lettres et je me trouvais dans l’avion du retour, quelque part au‑dessus de l’Atlantique, lorsque j’ai engagé la conversation avec mon voisin de siège.

Je l’ai d’abord pris pour un de ces Français attirés au Québec par la flambée des couleurs automnales. Nous étions en septembre et dans le vol d’Air Transat s’entassait tout un contingent de touristes à forfait prêts à fondre sur nos forêts décidues. Mais mon voisin voyageait seul et je n’ai pas tardé à comprendre que nos feuillus caducs comme tels le laissaient plutôt indifférent.

Sa destination, m’annonça-t-il avec à peine un soupçon d’emphase, était le parc national de la Gaspésie, au cœur de la péninsule du même nom :

– Chasseur? ai‑je tenté de deviner.

– Quoi, on a le droit de chasser, dans vos parcs nationaux?

– Non, c’est vrai.

Ravi de m’avoir pris en défaut, il ajouta alors avec un clin d’œil rusé :

– En fait, je chasse bel et bien, voyez-vous. Aimeriez-vous visiter ma salle de trophées?

Il ouvrit son portable et, en deux ou trois clics, fit apparaître à l’écran un ours noir d’environ 150 kilos dressé sur ses pattes arrière au milieu d’un champ de pissenlits.

– Cap Gaspé, parc national Forillon, au mois de juin, énonça-t-il avec satisfaction. De revoir ce gros père‑là, ça me fait tout chose, vous savez?

– Une très belle bête, l’approuvai‑je en toute sincérité.

– J’en ai photographié trois ce jour‑là. Vous voulez connaître le truc? Il faut les avoir à l’estomac. Début juin, les dents‑de‑lion envahissent les anciens champs réclamés par la forêt, et comme il n’y a pas grand-chose d’autre à manger, ils se nourrissent de salades, ces cons! m’expliqua-t-il avec un sourire dans la voix. Alors quand le sentier est jalonné de grosses fumées molles d’un vert foncé presque noir, moi, je marche sur la pointe des pieds…

J’ai pris le temps d’apprécier ce fumées utilisé par un retraité de l’Hexagone pour désigner des bouses d’ours gavés de pissenlits, me donnant l’impression d’avoir affaire à quelque grand veneur armé d’un Nikon. Puis :

– Et dans les monts Chic‑Chocs, alors, vous allez chercher quoi?

– Le grand élan des marais, vint la réponse d’une grandiloquence parfaitement assumée.

Je regardais l’écran du portable sur lequel, d’une pression de l’index, il faisait défiler, tout en parlant, d’autres photos d’ours noirs, auxquels succédèrent bientôt quelques porcs‑épics et une famille de renards. Il avait créé, quelques années auparavant, son propre site Web. Ne roulant pas sur l’or, il dressait sa petite tente sur les terrains de camping de l’île de Vancouver à la Gaspésie, en passant par les Rocheuses canadiennes. À la première connexion Wi‑Fi qui se présentait, il téléchargeait ses captures sur klondike.com et, pour chaque prise, rédigeait une brève légende. Il y partageait aussi son journal de bord avec les quelques milliers de visiteurs de son safari virtuel.

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Illustration : Annabelle Métayer
 

– Chez nous, on les appelle des orignaux, lui ai‑je gentiment fait remarquer.

– Oui, l’orignac, s’est-il impatienté. Je suis originaire de Bayonne, alors ce n’est certainement pas à moi que vous allez apprendre que votre orignal vient du cerf basque, oreinak, pas vrai? Cela dit, j’ai vécu presque toute ma vie en Île-de-France et les dialectes régionaux sont le dernier de mes soucis.

– Ce sont donc vos ancêtres chasseurs de baleines qui nous ont « découverts »? ai‑je plaisanté en faisant mine d’ignorer aussi bien sa dernière remarque que le regard appuyé qui l’avait accompagnée.

Nous avons ensuite parlé de la morue, l’or blanc, tandis que sous l’aile de l’appareil glissait l’estuaire démesuré où cette précieuse ressource avait été surpêchée jusqu’à l’épuisement des stocks.

– Parlant d’or, lui ai‑je demandé, pourquoi ce Klondike dans le nom de votre site?

– À cause de Jack London.

Avec Air France, nous aurions sans doute pu trinquer au champagne sans avoir besoin de sortir notre carte de crédit, mais notre transporteur faisant dans les liaisons transatlantiques bon marché, nous avons dû nous contenter d’un verre de Mommessin coûtant la peau des fesses. Nous n’en avons pas moins entrechoqué nos petits verres en plastique. La conversation prenait un tour sympathique.

Mon voisin me raconta alors que, vers l’âge de douze ans, la lecture d’une nouvelle de Jack London l’avait profondément marqué. L’histoire décrivait le destin d’un chercheur d’or qui, au Yukon, par un froid d’environ ‑50 °C, passait à travers la glace d’une rivière gelée qu’il tentait de traverser à pied. Sachant très bien que des pieds mouillés, à cette température, signifiaient une mort assurée, il regagnait la rive pour allumer un feu. Il rassemblait branches et brindilles en toute hâte pendant que l’engourdissement gagnait ses membres inférieurs, conscient que le sort lui accorderait une seule chance.

Je me souvenais, moi aussi, très bien de cette histoire qui avait, jadis, fait l’objet d’une adaptation pour la télé. De la chute, surtout. Ayant réussi à partir son feu, notre homme, nouveau venu dans le Grand Nord, se croit sauvé. Mais il a commis une erreur. Il a disposé son écorce et son petit bois sous les branches surplombantes d’un résineux chargé de paquets de neige dont l’un, réchauffé par la montée des flammes, ne tarde pas à s’effondrer sur sa flambée, l’étouffant net.

– J’aimais, a dit mon voisin de siège, penser à ce personnage dont la vie tient à un tas de neige en équilibre au bout d’une branche. Son destin bascule en une seconde et il comprend qu’il est cuit. La simplicité de la situation me faisait rêver : homme, maintenant, tu allumes un feu ou tu meurs.

Il a grimacé au‑dessus de son verre de piquette, puis s’est tourné vers moi avec une expression chaleureuse :

– La première fois que je suis venu en Amérique, je suis demeuré deux jours sur Montréal, puis j’ai sauté dans un avion pour Whitehorse. J’étais ce gamin qui, des années plus tard, répondait à l’appel de la forêt...

Je lui ai alors conté mes propres séjours au cœur des Chic‑Chocs : le sol du camping littéralement tapissé de crottes d’orignaux, et dans la montagne, ce brûlé envahi d’une repousse de bouleaux où les grands cervidés se laissaient observer à faible distance tandis qu’ils mâchonnaient le vert tendre des petites feuilles en cœur avec une placidité de vaches en pacage. Mon Français salivait maintenant sans retenue.

– Habillez-vous chaudement, lui ai‑je recommandé. Parce que l’été, là‑bas, on voit encore des plaques de neige…

Rêveusement, il a écarté ma remarque du revers de la main.

À l’aéroport, nous avons échangé une solide poignée de main. C’était presque étrange, ce premier contact postcovidien avec un étranger.

Je l’ai tout de suite reconnu, deux semaines plus tard, sur la photo diffusée par un site de nouvelles. L’article qu’elle coiffait disait qu’il s’était fait surprendre par un précoce blizzard d’octobre sur un chemin écarté et pas très carrossable d’un secteur peu fréquenté du parc de la Gaspésie, où il s’était aventuré seul au volant de sa petite auto de location équipée de pneus trois saisons. On avait retrouvé la voiture enlisée, recouverte de plusieurs centimètres de neige dans le lit d’un ruisseau rocailleux, où elle avait dérapé et piqué du nez. Du cours d’eau, le blizzard avait gommé toute trace.

Au camping du Mont‑Albert, où il avait passé la nuit, il n’avait prévenu personne de sa destination. S’était‑il égaré en tentant de regagner le chemin principal à travers les bourrasques qui effaçaient les ornières de la piste et ses propres empreintes à mesure? Combien de temps lui avait‑il fallu pour réaliser que plusieurs jours risquaient de s’écouler avant que quelqu’un vienne à passer dans ce coin perdu où son téléphone portable lui était aussi utile qu’une plaque de lichen et où, une fois le réservoir de l’auto à sec, rien ne l’empêcherait de mourir de froid? Avait‑il tenté de faire du feu?

Sur klondike.com, il y a un orignal au panache épanoui, un grand mâle en pleine saison du rut, qui me regarde.

« Salut à toi, grand élan des marais », ai‑je murmuré à voix basse, non sans émotion.

Des touristes lancés à la poursuite des derniers caribous de la Gaspésie ont découvert mon Basque au début de l’été suivant, émergeant d’un banc de neige en train de fondre à quelques centaines de mètres du tracé tortueux de la piste de montagne où l’auto avait été retrouvée. Dans les journaux et sur les réseaux sociaux, l’escapade solitaire de ce visiteur français était qualifiée de téméraire.

Moi, je pensais à Jack London.

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