Pour que vive le dépanneur

Mylène Moisan

« La porte du dépanneur Chez Gaston s'est ouverte d'un coup sec. »

Mylène Moisan

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis 1999, Mylène Moisan y signe depuis 2012 une chronique. Elle y raconte des histoires singulières, variées, qui touchent à la fois les gens et la société dans laquelle nous vivons.

Mylène Moisan est titulaire d'un diplôme d'études collégiales en Art et technologie des médias et d’un baccalauréat de l’Université Laval. De 1994 à 1996, elle a travaillé comme journaliste à Toronto pour l’hebdomadaire francophone L’Express, puis à la télévision, à TFO, pour l'émission d’affaires publiques Panorama

Elle a reçu en 2013 un prix Judith-Jasmin pour Treize minutes de trop, un texte racontant l'histoire d'une femme de 38 ans, atteinte de paralysie cérébrale, qu'on avait condamnée à vivre dans un CHSLD jusqu'à la fin de ses jours. Elle a aussi reçu en 2018 le Prix Jules-Fournier du Conseil supérieur de la langue française pour la qualité et l’efficacité de son écriture. 

La porte du dépanneur Chez Gaston s’est ouverte d’un coup sec. Gilles est entré en coup de vent sans regarder vers la caisse. Emmitouflé jusqu’aux oreilles, l’ancien gérant de la caisse populaire a tourné à gauche vers l’étalage des pains, a pris son Weston blanc, plus loin son pot de Nutella, puis sa pinte de lait dans le frigidaire 

Il s’est planté devant la caisse sans dire un mot, en jetant un regard chagrin au tabouret de bois au bout du comptoir. Tous les après-midis, Gilles venait s’y asseoir pour jaser avec Gaston, pas pour refaire le monde, plutôt pour se rappeler qu’il était meilleur avant.  

Gilles a vu les quatre enfants de Gaston grandir dans ce dépanneur et dans la maison attenante. Il était là avec Gaston quand sa Marie est morte, quand ses enfants sont partis. À son tour, Gaston a quitté le village, parti vivre à Québec, chez Sophie, sa plus grande.  

Gilles a perdu son vieux chum.  

Derrière la caisse, QiuBing a servi son plus beau sourire à Gilles, mais Gilles n’a pas souri en retour, il n’en est pas encore capable. Le nouveau propriétaire a eu la délicatesse de laisser les choses exactement comme elles étaient, même les décorations de Noël. Il a ajouté une seule chose, dans le coin au plafond, une petite télé pour regarder ses émissions en mandarin.  

Lorsque les enfants venaient acheter des bonbons en vrac, ils restaient scotchés devant l’écran, fascinés par ce charabia chantant. Qiu profitait de ces moments pour leur sourire, et les enfants lui souriaient en retour. 

Un premier lien. 

L’annonce de la vente du dépanneur Chez Gaston avait créé une commotion dans le village, presque autant que la fermeture de la caisse. Il n’y avait plus nulle part aller ni rien à faire, juste la messe du dimanche, et encore, il fallait partager le curé avec huit paroisses. On n’y célébrait plus de mariages ni de baptêmes depuis longtemps, juste des funérailles. 

Il fallait rouler vingt milles pour faire le plein. 

Les villageois ne savaient rien de ce QiuBing, à part ce que leur en avait dit Gaston, que du bien. Il n’aurait pas vendu son dépanneur à n’importe qui. Qiu lui avait fait très bonne impression, il était sérieux, travaillant, organisé. Il baragouinait l’anglais, bûchait par les soirs pour apprendre le français. 

Et après tout, ce n’était pas le premier Chinois qui achetait un dépanneur dans la province pour éviter qu’il ne disparaisse. 

Sa femme, Lin, passait le plus clair de ses journées dans la maison attenante au dépanneur, à mitonner les repas. Enceinte de leur premier enfant, elle avait quitté avec Qiu leur campagne chinoise pour ce village isolé. Qiu rêvait d’une vie meilleure pour sa famille, comme Gaston il y a 50ans.  

La chambre de l’enfant à naître était prête. Le lit, placé en diagonale pour respecter les règles du feng shui, était couvert de toutous. 

Qiu savait que la clé, c’est de parler français. Il s’en tirait bien avec les chiffres, il était maintenant capable de dire le total des achats, d’orienter les clients qui cherchaient quelque chose. Il arrivait à poser des questions, mais ne parvenait pas encore à comprendre les réponses. 

Ce foutu accent québécois. 

Qiu ne se décourageait pas, il s’accrochait aux sourires de plus en plus nombreux qu’il recevait. Il arrivait à échanger quelques mots sur la pluie et le beau temps. Il avait vite compris qu’il fallait savoir parler météo au Québec. Il osait aussi quelques blagues, même si elles tombaient à plat. Les villageois ne lui en tenaient pas rigueur, ils voyaient bien les efforts que déployait Qiu pour faire sa place. Ils le trouvaient sympathique, acharné, courageux d’être venu de si loin, eux qui, pour la plupart, n’avaient jamais mis le pied à Montréal. 

Ses efforts portaient fruit, il connaissait maintenant le nom de tous ses clients et leurs habitudes. Monique, la commère du village, se chargeait de lui raconter en détail les anecdotes du dépanneur, comme la fois où Josée a perdu ses eaux dans le frigidaire à bière, celle où Gilles s’était endormi sur son tabouret et qu’il en était tombé. 

Il savait aussi quels bonbons en vrac les enfants du village mettaient dans leur petit sac en papier. 

Les clients s’attardaient de plus en plus dans le dépanneur pour se mettre à jour sur les derniers potins. Qiu en était témoin bien malgré lui, il aurait préféré ne pas savoir que Linda trompait Germain. 

Puis un jour, le dépanneur est resté fermé. Une seule journée. Le jour où Qiu est devenu papa. Il l’a ouvert le lendemain, les traits tirés, mais le sourire béat. Gaston aussi ne fermait qu’un jour lorsque sa femme accouchait. Il l’ouvrait un peu plus tard le lendemain, mais il l’ouvrait. 

Un dépanneur, ça doit être ouvert. 

illustration dépanneur fins mots
Illustration : Andrée-Anne Laberge, étudiante à la maîtrise en Arts visuels de l’Université Laval

 

Sa grosse tuque calée jusqu’aux yeux, Ginette est entrée les bras chargés, un grand plat en pyrex avec un papier d’aluminium dessus. Elle s’était mise aux fourneaux comme elle le fait chaque fois que naît un nouveau villageois. La dernière, c’était la fille de Josée elle est entrée au cégep cette année. 

Les 12coups de midi n’avaient pas encore sonné que le frigidaire et le congélateur de la maison étaient déjà pleins à craquer, les clients débarquant tour à tour avec des contenants de toutes les formes et de toutes les couleurs, même des chaudrons encore fumants. C’était fête au village, il y avait si longtemps qu’on avait suivi cette tradition des relevailles, pour éviter la popote à la mère, le temps qu’elle se remette.  

En Chine, c’est le mois d’or. Si Lin y avait accouché, elle aurait passé un mois au repos complet, sans mettre le nez dehors ni même prendre une douche. 

Gilles est aussi passé ce jour-là. Il avait les mains vides mais, pour la première fois, il a esquissé un léger rictus après avoir payé son pain et son lait. Il a même glissé quelques mots sur dame Nature, sur cette féroce vague de froid.  

C’est pas chaud pour la pompe à l’eau! 

Qiu est resté bouche bée, la langue de Miron n’ayant pourtant plus de secrets pour lui. 

Lin est passée au même moment avec Tao, endormi dans ses bras. Gilles a tout de suite revu Marie portant Sophie. Les larmes lui sont montées aux yeux, mais la buée dans ses lunettes a sauvé son orgueil. Gilles a ramassé son change en vitesse. Il avait déjà filé quand Qiu lui a dit au revoir. 

Quand il ouvre le dépanneur, Qiu n’allume plus la télé, il n’a plus le temps entre les commandes à passer et les jasettes avec les clients. Il se sent chez lui. Le dépanneur Chez Gaston, c’est son dépanneur maintenant, même si la devanture affichera toujours le dépanneur Chez Gaston. 

Ginette vient souvent faire un tour. Elle traverse le dépanneur, puis elle entre dans la maison,l’attend Lin. Les deux femmes se sont liées d’amitié depuis que Lin a demandé à Ginette le nom de cet étrange étagé de viande, de maïs et de pommes de terre qu’elle lui avait donné à la naissance de Tao. Ginette avait éclaté de rire, elle avait cuisiné un pâté chinois sans en voir l’ironie. 

Farceuse, Ginette a poussé l’autodérision d’un cran en invitant Lin chez elle pour manger une fondue chinoise.  

Ancienne institutrice, Ginette a entrepris d’enseigner le français à Lin, mais au fond, c’est aussi un prétexte pour sortir de la maison, où elle est toujours seule. Ginette lui donne aussi un coup de main avec Tao. Elle aurait tellement voulu avoir un enfant.  

Ginette et Lin adorent cuisiner ensemble. Elles passent leurs après-midis à préparer soigneusement des petits plats. Qiu a tout de suite aimé l’idée de Ginette de faire une section de prêt-à-manger dans le dépanneur : des mets chinois et québécois, les recettes de Lin et de Ginette. Les dumplings se vendent comme des petits pains chauds. Le sucre à la crème aussi. 

Ce jour-là, Lin et Ginette cuisinaient leur sauce à spaghetti, Qiu le devinait par l’odeur qui embaumait le dépanneur. La veille, c’était le canard laqué aux cinq épices. Ginette est venue chercher deux boîtes de tomates en conserve, c’est pratique de cuisiner avec tout ce qu’il faut à côté. 

Alors qu’il finissait de classer les paquets de cigarettes derrière les panneaux gris, Qiu a entendu la sonnette de la porte, il a levé les yeux. Gilles. Au lieu de tourner à gauche vers l’étalage de pains, il a pris à droite. Vers la caisse. Il s’est dirigé vers son tabouret de bois, qui n’a jamais bougé, s’y est assis. Il a souri. 

Pis, mon Qiu, qu’est-ce que ça conte de bon?