Saviez-vous que...

La champlure peut chanter ou pleurer?

Connaissez-vous le mot champlure au sens de « robinet »? Que ceux et celles l’ayant déjà dit ou entendu lèvent la main : Ferme la champlure! Ouvre la champlure! La champlure coule!

Chanter comme une… champlure!?

Qu’on ait déjà entendu ou pas le mot champlure, heureusement qu’on n’a pas à l’écrire très souvent, car sa graphie peut occasionner certaines hésitations. Ces petits doutes orthographiques s’expliquent par le fait que ce nom se prononce et s’écrit de deux façons. En effet, les graphies champlure et champleure (forme désormais vieillie) sont toutes deux attestées dans quelques dictionnaires français publiés entre le milieu du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle.

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Spirale de champlures.
Image tirée de la série linguisticomique Dis-moi pas!? La petite histoire des mots dici, par Veilleux, Stéphane et Vandal-Sirois, Hugo (réalisateurs). (2022). Champlure [épisode de websérie documentaire]. Dans Dis-moi pas!? La petite histoire des mots dici. Element (prod.). Trésor de la langue française au Québec. https://www.tlfq.org/
© 2022 par Element. Adapté avec permission.
 

Le mot régional champl(e)ure désignait alors un robinet fixé à un tonneau pour faire couler le vin. Ces deux formes sont des variations du charmant mot chantepleure, attesté en français depuis le XVIsiècle au sens de « robinet d’un tonneau », dans lequel on reconnaît les verbes chante et pleure. Belle trouvaille que ces deux verbes réunis pour évoquer le bruit du liquide qui coule! Ou serait-ce plutôt parce que le nectar qui sort de la chantepleure peut faire chanter ou pleurer (ou même parfois les deux)?

Et glou et glou…

https://advitam.banq.qc.ca/notice/546251Ce si joli mot a toutefois été supplanté peu à peu par le nom robinet, jugé plus soigné. Malgré tout, champlure a survécu et, avec le temps, a développé d’autres emplois, dont certains figurés et imagés, qui témoignent de la créativité sans cesse renouvelée du français québécois.

Dans son sens le plus courant, ce mot désigne tout type de robinet, en particulier un robinet qui contrôle le débit de l’eau courante, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison.

Helen Findlay : Thumbs up at Malone, par Conrad Poirier
Champlure extérieure à Malone, dans l’État de New York (États-Unis).
Poirier, Conrad. (1943, 18 septembre). Feature. Helen Findlay : Thumbs up at Malone [photographie]. BAnQ, Archives nationales à Montréal, Fonds Conrad Poirier, P9187. https://advitam.banq.qc.ca/notice/546251
 

Puisque c’est la champlure qui permet à un liquide de couler ou non, on ne s’étonnera pas du fait que le mot champlure s’emploie, par exemple, pour désigner la morve au nez, comme dans : Avec ce rhume, j’ai le nez qui coule comme une champlure! On peut aussi l’entendre en présence d’une abondance de larmes, comme dans : Arrête de pleurer; ferme ta champlure!

Fermer le clapet

L’idée de « liquide qui coule » prévaut dans un autre emploi figuré de champlure, attesté depuis 1948. C’est dans le contexte très religieux du Québec au XXe siècle que le père Victor Lelièvre, prêtre breton arrivé au pays en 1903, aurait popularisé l’emploi de champlure pour réprouver la consommation abusive d’alcool.

En fait, champlure figurait dans une exhortation plus large, qui rappelait aux Canadiens français les trois principaux péchés à éviter. En effet, le père Lelièvre et d’autres prédicateurs exhortaient leurs ouailles à ne pas succomber à la sacrure (le blasphème), à la créature (la luxure) et à la champlure (l’ivrognerie). La formule avait le mérite d’être claire dans son contenu et frappante dans sa forme; ces trois mots en ‑ure, empruntant la finale de luxure, s’imprégnaient facilement dans les esprits.

Un afflux de liquidités

Outre le vin, l’eau, l’alcool et les fluides corporels, ce qui sort d’une champlure s’est par la suite encore diversifié. Cette fois, c’est un flux d’argent qui coule, sous forme de financement, de subvention, d’avantages pécuniaires ou d’autres dépenses, par exemple : Le gouvernement devrait fermer la champlure pour ce genre de projets. Puisque le sens plus large de « ce qui retient ou laisse passer un flux quelconque » est attesté aussi pour robinet dès 1675, on peut penser que champlure a évolué de la même façon.

D’ailleurs, associer le sens des mots champlure et robinet à un flux d’argent n’a rien d’étonnant, car cette idée de « fluidité » s’observe également dans des expressions comme argent liquide, problèmes de liquidités ou encore argent qui coule à flots.

Bref, au Québec, le mot champlure est toujours bien vivant, et ce qui en sortira à l’avenir nous réserve peut‑être encore un torrent de surprises!

 

Regardez l’épisode sur le mot champlure, de la série linguisticomique Dis‑moi pas!? La petite histoire des mots d’ici.

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Pour en découvrir davantage sur le mot champlure, consultez les fiches correspondantes dans la Base de données lexicographiques du Québec (BDLP-Québec).