Saviez-vous que...

L’étymologie populaire du mot enfirouaper en a enfirouapé plus d’un?

Certains mythes ont la vie dure! On y adhère, on les répète; ils se propagent et finissent même par être consignés dans des ouvrages de référence. Ainsi en est‑il de l’origine du mot enfirouaper. Ce verbe québécois mérite qu’on lève le voile sur ses origines et qu’on déboulonne le mythe étymologique l’entourant.

S’emballer trop vite

Selon une légende urbaine s’appuyant sur un paralogisme, enfirouaper viendrait de l’anglais in fur wrap, qui signifierait « envelopper dans la fourrure ». Cette étymologie trompeuse naît sous la plume d’un lecteur anonyme dans l’édition du Devoir du 20 juin 1962. L’explication anecdotique qui est avancée ne repose cependant sur aucune source documentaire et ne résiste à aucune analyse linguistique sérieuse.

D’une part, l’enchaînement in fur wrap est problématique, car pour respecter la syntaxe de l’anglais, il faudrait plutôt recourir à la tournure to wrap in fur ou wrapped (up) in fur. D’autre part, la séquence in fur wrap soulève deux difficultés d’ordre phonétique. D’abord, elle ne tient pas compte du fait que la plus ancienne forme attestée d’enfirouaper, soit enfifrewâper, qui remonte à 1878, compte une syllabe de plus qu’enfirouaper. Ensuite, les Québécois francophones ne prononcent pas wrap « rouap », mais « rap », comme dans le nom de la marque déposée Saran Wrap. Or, le verbe enfirouaper se prononce bien « enfi‑roua‑per » et non « enfi‑ra‑per ».

Enfin, soutenir que enfirouaper vient de in fur wrap est une véritable enfirouapette dont on ne saurait plus se trouver dupe!

Rembobinage rapide

Quelle est alors la provenance de ce drôle de mot, qui a enfirouapé bien des gens? Son origine n’est ni simple ni absolument certaine, mais une étude approfondie des formes et des sens d’enfirouaper permet d’avancer une explication crédible de son origine, encore plus surprenante que celle reposant sur in fur wrap.

Remontons dans le temps : la variante la plus ancienne, enfifrewâper, est attestée dans différents journaux satiriques à partir de 1878, toujours sous la plume d’Hector Berthelot (1842‑1895), avocat, journaliste, humoriste et éditeur de ces journaux. On peut donc postuler que Berthelot a créé enfifrewâper.

Une création originale

À l’époque d’Hector Berthelot, enfifrewâper signifiait « tromper, duper, berner », comme dans : Il a essayé de m’enfifrewâper avec ses manigances. Selon d’autres attestations anciennes, ce verbe signifiait également « avaler, engloutir », « réprimander, semoncer » ou encore « séduire, enjôler ». Il s’agit toutefois de sens secondaires qui ont disparu de l’usage.

Mais c’est avec le sens d’« avaler, engloutir » qu’apparaît dès 1880 le verbe enfirouaper (sous la forme enfirwhaper), sans doute là aussi sous la plume de Berthelot, qui l’aurait créé comme une version simplifiée d’enfifrewâper (une syllabe de moins!). C’est d’ailleurs surtout enfirouaper et non enfifrewâper qui passera dans l’usage dès le début du XXe siècle.

Les emplois du verbe enfirouaper, dans sa forme la plus récente, sont essentiellement les mêmes. Toutefois, on lui en connaît d’autres, dont l’emploi pronominal au sens de « s’empêtrer », comme dans : Il a l’art de s’enfirouaper dans des situations impossibles. Comment expliquer une telle variété de sens - d’ailleurs tous très loin de « envelopper dans la fourrure »? Une partie de la réponse émerge lorsqu’on décortique le verbe original : enfifrewâper.

SVQ_enfirouaper_page titre Les mystères de Montréal_H_Berthelot
Portrait gravure de Hector Berthelot figurant sur la page titre de son roman Les mystères de Montréal (artiste inconnu), publié en 1898 et imprimé par A. P. Pigeon.
Tiré de Berthelot, Les mystères de Montréal, 1898, par Vigno, 2016, Wikimédia Commons (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Berthelot_-_Les_myst%C3%A8res_de_Montr%C3%A9al,_1898.djvu). Domaine public.

Le mystère se dissipe

Le premier élément, enfif‑, viendrait du verbe enfifrer, dérivé du nom fifre, mot grivois de l’argot parisien, attesté au XIXe siècle et désignant le sexe masculin. Quant au verbe enfifrer, il signifiait « baiser », voire « enculer ». Cette origine expliquerait le sens de « tromper, berner, duper », associé par ailleurs à plusieurs verbes dont la forme rappelle celle d’enfirouaper, comme entourlouper, embobiner, emberlificoter, entuber, etc.

Le second élément, ‑rewâper serait issu du verbe régional rouâper, dérivé du nom rouâpe, désignant une longue perche utilisée pour remuer la braise. Le verbe rouâper, sorti de l’usage aujourd’hui, signifiait non seulement « râper », mais aussi « gronder, réprimander », l’un des sens d’enfifrewâper.

Bref, enfifrewâper et sa version plus courte enfirouaper pourrait bien être le résultat d’un amalgame audacieux entre un mot de l’argot parisien (enfifrer) et un ancien verbe du français québécois (rouâper), même si nous ne pourrons jamais en avoir la certitude absolue, comme c’est le cas d’un bon nombre de mots en français, qui resteront à jamais auréolés de mystère!

Une descendance prolifique

Hector Berthelot s’en serait-il douté? Sa création a fait son petit bonhomme de chemin et a engendré une descendance nombreuse, signe d’une créativité toute québécoise. En effet, on constate les dérivés enfirouapant, enfirouapage, enfirouapeur, enfirouapeux et enfirouapette, sans oublier L’Enfirouapé, titre du célèbre roman d’Yves Beauchemin paru en 1974. Une telle descendance mérite bien qu’on fasse le point sur enfirouaper, ce mot coloré et évocateur, quelque peu empreint de malice, dont le sens actuel rappelle ses origines grivoises.

 

Regardez l’épisode sur le mot enfirouaper, de la série linguisticomique Dis‑moi pas!? La petite histoire des mots d’ici.

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