Indélébile

Marie-Renée Lavoie

Ça suffit, le chamaillage, allez donc jouer dans le tambour!

Marie-Renée Lavoie

Née en 1974, à Québec, Marie-Renée Lavoie enseigne la littérature au collégial depuis le début du millénaire, dans différents collèges de la province. La douzaine de romans qu’elle a publiés depuis 2010 se déroulent tous dans sa ville natale, jamais bien loin des ruelles de Limoilou, quartier qu’elle affectionne tout particulièrement. Son attachement pour les quartiers populaires et la langue parlée québécoise est au cœur de son œuvre.

 Ça suffit, le chamaillage, allez donc jouer dans le tambour!

C’était un ordre ferme au cœur mou, une façon de nous dire de sortir de l’appartement sans aller trop loin, de débarrasser l’appartement tout en restant à portée de vue, parce que le tambour n’était jamais qu’une excroissance de maison, ni dehors ni dedans.

Mais le tambour, c’était surtout mon univers, celui où je n’étais plus, ni la grande sœur toujours sommée de laisser sa place aux petites, ni l’élève obéissante qu’on rêvait de cloner par douzaines, mais la maîtresse, celle qui savait tout un tas de choses sur à peu près tout et qui pouvait les écrire sur les murs, les rampes d’escalier et les contremarches, partout sauf sur les marches : la locataire du troisième, madame Louis, était prise des poumons et la poudre de craie qu’elle charriait sur ses semelles lui faisait faire des crises, sans qu’on ait jamais su de quel type de crise elle souffrait. On ne la croyait pas, de toute façon, elle n’aimait tout simplement pas qu’on joue dans le tambour, qui se transformait en cage de résonance et lui « défonçait les tympans ». L’ouïe trop sensible, disait mon père, que l’occasion de placer une bonne blague ravissait beaucoup trop pour qu’il s’en prive.

En jetant un œil à la ronde depuis l’escalier-estrade, il n’y avait pas moyen de trouver un pouce carré de bois vierge dans tout le tambour. Les couches successives de conjugaisons, de tables de multiplication et de triangles isocèles tracés à la craie formaient une fresque psychédélique qui donnait le tournis aux yeux moins exercés que les nôtres.

Je venais tout juste d’apprendre mes premiers mots d’anglais quand mes grands-parents sont venus s’installer quelques jours à la maison pour permettre à mon père et ma mère « d’aller refaire le plein ». Je me suis demandé quel genre de plein nécessitait autant de temps, surtout qu’ils avaient l’habitude de régler ce genre de contrariété en faisant un petit tour à l’épicerie. Mais nous n’avons rechigné que pour la forme, un peu pour rendre hommage aux absents, surtout que la maison s’est aussitôt mise à sentir le bon pain de viande et les pets-de-sœur pendant que toutes les babioles brinquebalantes de la maison étaient tour à tour rappelées à l’ordre par la poigne de fer du grand-paternel, qui maniait le marteau et le tournevis comme un grand chef ses couteaux.

J’ai cru naïvement qu’on se contenterait d’engraisser un peu en attendant le retour de nos parents, jusqu’à ce que je tombe, après mon troisième bol de céréales interdites – les beaucoup trop sucrées que ma mère n’achetait jamais –, sur un cinq gallons de peinture posé au milieu du tambour, comme une balle en plein cœur. Tout autour, menaçants dans leur funeste immobilité, des pinceaux, des rouleaux, un manche télescopique, une pinte de Varsol et un tas de guenilles.

 On va remettre ça propre. Un beau tambour comme neuf, tes parents vont t’être contents.

Mes grands-parents ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir. Mon intimité avec le tambour était un secret domestique qui se vivait en marge du quotidien, dans les brèches de nos horaires chargés, loin des bulletins scolaires et de nos performances en ballet-jazz qui alimentaient d’ordinaire les conversations familiales. Et il était trop tard, tout était en marche, la peinture brassée, les esprits tendus vers un idéal de beauté vierge qui semblait rassurer ceux qui ne voulaient, au fond, que bien faire. Paradoxalement, c’était le caractère sacré de ce secret, trop bien protégé par ma mère, qui allait le détruire.

En feignant un mal de cœur olympique – ma mère aurait jubilé en m’entendant accuser les céréales –, j’ai pu me tenir loin des douloureuses étapes du nettoyage des murs et de la couche d’apprêt. À l’heure du souper, alors que ma grand-mère en était à son troisième appel à Info-Santé, j’ai trouvé la force de me traîner hors du lit, d’aller m’asseoir à la table et même d’avoir l’air d’être en forme. Je me suis un peu sentie devenir adulte, ce jour-là.

Du coin de l’œil, par les trous de la dentelle qui voilait les carreaux de la porte arrière, j’ai entrevu les murs exsangues de ma classe avec ses mots et ses dessins étouffés sous les mailles crémeuses du latex blanc. Ma toute petite science de rien du tout agonisait. Les deux couches appliquées le lendemain et le surlendemain l’ont achevée. Le tambour était redevenu l’ennuyant espace de rangement qu’il avait été jadis. Les pneus d’auto ne seraient plus des chaises ni les épingles à linge, des réglettes. L’illusion était morte. Tout était trop propre.

* * *

Mes parents sont revenus au bout de quatre jours avec des porte-clés pour tout le monde – youpi – et une lumière neuve au fond de l’œil, quelque chose de subtil qui éclaboussait jusqu’à leurs mouvements et ne s’achetait probablement pas au magasin. Je n’ai pas posé de question.

J’ai demandé à ma mère de fermer ses yeux et de me suivre dans le tambour, d’un ton faussement enjoué. Elle a ri, s’attendait à voir étalées là toutes les leçons de la semaine. Mais en apercevant les murs effroyablement nus, elle a mis une main sur sa bouche et l’autre sur son ventre; mon grand-père confondrait sa douleur avec un trop-plein de bonheur, c’était parfait. Je me suis empressée de lui offrir une voie de sortie.

 C’est un cadeau, j’ai dit en souriant.

Car c’était chez nous une règle d’or absolument inviolable : on ne refuse jamais un cadeau, jamais, ça ne se fait pas. On dit merci et on fait semblant au besoin.

Sa main s’est déplacée sur mon épaule, qu’elle a serrée très fort, presque trop. J’ai mordu ma joue, retenu mes larmes comme je le faisais en écoutant Rémi sans famille, le samedi matin. Les trois secondes qu’elle a mises à se composer une expression joyeuse ont presque inquiété mon grand-père.

 T’aurais peut-être aimé mieux une autre couleur... J’avais pensé à bleu, un beau bleu ciel, mais Janette m’a dit non, Réal, mets ça blanc, ça agrandit, le blanc.

 Oui… c’est ouf… immense!

 Pis ça fait propre.

 Ah ça, oui, pour être propre, c’est propre… merci.

Une fois les petites endormies et mes grands-parents partis, elle est venue s’asseoir sur mon lit, presque radieuse.

 Je viens de penser à ça.

 Quoi?

 On verra pus le machin à Trudel.

C’est vrai, je n’y avais pas pensé. Trudel, le fils de madame Louis, beaucoup trop vieux pour jouer avec nous dans le tambour, s’était cependant amusé à dessiner, au marqueur permanent, un gros pénis poilu accompagné de son bazar directement sur mon esquisse du Bouclier canadien. La craie s’était ensuite montrée impuissante à s’imposer sur l’odieux membre qui l’aspirait, la buvait, comme un trou noir. L’oublier avait été notre meilleure arme contre son entêtante vulgarité.

 Mais on pourra pus jouer à l’école.

 Pourquoi?

 On voit pas la craie, là-dessus.

De sa poche de robe de chambre élimée, ma mère a sorti son marqueur « juste pour l’école », celui qu’elle gardait tout spécialement pour écrire nos noms sur nos articles scolaires en début d’année.

 Tu t’en serviras pour les affaires importantes qu’y faut pas effacer, comme les conjugaisons.

 Pour vrai?

 Pis tu prendras tes feutres lavables de l’école pour le reste, avec un petit linge humide, ça va bien se nettoyer.

 Mais y vont s’user.

 Ta fête s’en vient, non? Au lieu des craies…

 Mais grand-papa, qu’est-ce qu’y va dire?

 Qu’on a bien utilisé son cadeau.

J’ai tourné le crayon dans tous les sens, c’était la première fois que j’avais la chance de le tenir entre mes mains.

 Indélébile…

 Ça veut dire que ça part pas, comme les souvenirs.

C’est le premier mot que j’ai écrit sur le tableau blanc de notre nouvelle classe, le lendemain matin. Mes sœurs ont ri, ça ressemblait beaucoup trop à débile. Juste en dessous, après une semaine de retenue, j’ai lentement tracé les lettres de ma toute première phrase complète en anglais, que je trouverais beaucoup moins inspirée quelques années plus tard : « Kick the ball Sandy! »

La voisine du troisième n’a plus su quoi nous reprocher, sinon qu’il lui semblait par moments qu’une odeur invisible de chimique montait jusqu’à elle et lui donnait des maux de cœur. Elle devait être prise du cœur aussi.

* * *
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Un tambour installé à l’arrière d’un immeuble sur la rue Saint-Olivier, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec.
Image créée à partir de la photo de Jean Gagnon, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via https://commons.wikimedia.org/wiki/File:194,198,_rue_Saint-Olivier_-_02.jpg.
 

Longtemps après la vente de la maison, alors que nous étions devenues mères à notre tour, mes sœurs et moi, le tambour est parti en fumée, comme beaucoup d’entre ceux restés debout envers et contre toutes les subventions offertes par la Ville pour mettre à terre ces vrais niques à feu qui surplombaient effrontément les ruelles de Limoilou. C’est au téléjournal du soir, plantée entre le camion de pompier et la caméra, que madame Louis, à peine vieillie, a déclaré d’un ton solennel « qu’un vieux tambour de même, ça brûle cent fois plus vite qu’un feu de paille ». Puisqu’elle avait passé toute sa vie dans le quartier, je me suis demandé d’où lui venait sa science de la paille.

J’ai fermé les yeux pour imaginer les flammes lécher une à une les couches de peinture et de craie que le tambour, transformé en effeuilleuse, consentait à leur appétit dévorant. Peu importe, elles n’ont rien détruit de mes souvenirs indélébiles.